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Publié par CALISTO, écrivaine et sexologue

 

 

« L’attachement, un instinct oublié » d’Yvane Wiart, Albin Michel, 2011.

 

article écrit par Jean-Pierre Bouchard (Psychologue hors classe des hôpitaux, docteur en psychologie (spécialité psychopathologie), docteur en droit, diplômé en criminologie appliquée à l’expertise mentale, diplômé en victimologie, universités Paris Descartes et American University de Washington), unité pour malades difficiles (UMD), unité de soins intensifs psychiatriques (USIP) de la Gironde)

 

 

 

La théorie de l’attachement de John Bowlby (1907–1990) est surtout connue en France comme se rapportant à la relation mère-bébé. À ce titre, elle intéresse les acteurs de la périnatalité et les intervenants auprès de jeunes enfants.

Avec L’attachement, un instinct oublié , la psychologue Yvane Wiart1  Psychologue, chercheur au laboratoire de psychologie clinique et de psychopathologie, institut de psychologie, université Paris Descartes, France, offre une image plus vaste de cette approche, qui concerne l’être humain du berceau à la tombe, ainsi que de nombreuses disciplines, de la psychologie à la médecine, en passant par le social et la justice.

 


Après la préface du pédopsychiatre Bernard Golse, l’ouvrage est introduit par des considérations générales sur la théorie de l’attachement, théorie de l’amour, mais aussi de la violence psychologique en famille, les débats qu’elle a suscités et sa reconnaissance actuelle de par le monde. Yvane Wiart fait ensuite un rappel historique qui nous plonge dans la vie de Bowlby avant qu’il ne devienne l’auteur que l’on connaît. Elle retrace ses premiers travaux, son intérêt pour les origines familiales de la délinquance juvénile et son choix de l’éthologie comme base conceptuelle, qui lui permet de mettre en perspective ses observations cliniques sur les enfants comme sur les adultes.

Suite à la publication de son rapport de l’OMS sur la santé psychique des enfants placés en institution, qui lui vaut une renommée internationale, Bowlby se lance dans la rédaction de sa fameuse trilogie Attachement et perte . Il y opère la synthèse entre théorie et clinique sur l’importance du rôle des parents, tant dans l’enfance que dans l’adolescence, pour le développement de la personnalité et l’équilibre ultérieur de l’individu.


Yvane Wiart s’intéresse ensuite aux recherches qui ont permis la validation de cette approche, en psychologie du développement. Il s’agit bien sûr des travaux d’Ainsworth, avec le paradigme de la Situation Étrange applicable aux bébés, de Main, avec l’Adult Attachment Interview (AAI ou entretien d’attachement adulte en français), qui offre un lien tangible entre représentations de l’attachement chez les parents issues de leur propre enfance et style d’attachement de leurs enfants. On trouve aussi ceux de Bretherton, spécialisée dans l’étude de la pérennisation des styles d’attachement ou encore la modélisation de la dynamique développementale de l’attachement de Crittenden avec ses différents styles au cours de l’enfance et de l’adolescence. On découvre les recherches des Steele sur la transmission intergénérationnelle de l’attachement, sur l’apport spécifique des pères et sur le statut de sécure « acquis », ainsi que celle des Grossmann sur la perception du partenaire amoureux chez les jeunes adultes, fortement influencée par le type d’attachement aux parents.


Yvane Wiart poursuit avec les travaux chez l’adulte, issus de la psychologie sociale, cette fois, et principalement organisés autour de deux axes, celui des relations amoureuses, la formation des couples, la sexualité, et celui de la gestion des émotions et de l’image de soi. Les recherches expérimentales très concrètes dans ce domaine viennent conforter la perspective d’origine de Bowlby, selon laquelle les modalités d’attachement de l’enfance influent sur les aspects majeurs de la vie, par l’intermédiaire des représentations de soi, d’autrui et du monde, qui conditionnent des réactions émotionnelles spécifiques face aux événements et aux relations aux autres en particulier.


Puis, on est emporté dans un voyage au cœur du cerveau, grâce à la neurobiologie développementale et aux neurosciences qui, elles aussi, valident les intuitions de Bowlby, qui avait déjà lui-même rapporté ses modèles de travail au fonctionnement de la mémoire. Il s’est ainsi intéressé aux mécanismes de distorsion de l’information, de leur défaut d’intégration, et du contrôle des émotions, imposé par les parents à leurs enfants, à l’origine du faux-self de Winnicott et des phénomènes de dissociation. Il a insisté sur le rôle du langage dans la structuration de l’information, sur l’impact des mensonges faits aux enfants et sur la violence psychologique à leur encontre dès que leur besoin d’attachement n’est pas satisfait par des parents généralement inconscients de son importance fondamentale. Bowlby explique ainsi les différents styles d’attachement insécure, soulignant l’impact négligé de l’inversion de rôles, de la violence subie sur la violence agie, mais insistant aussi sur la réelle possibilité d’une évolution thérapeutique dès lors que l’on prend conscience des manques réels vécus dans l’enfance.


À la fin de son livre, Yvane Wiart s’interroge sur ce que Bowlby penserait de l’évolution actuelle de sa théorie, et c’est l’occasion pour elle de rappeler, par un choix judicieux de citations, les éléments-clés de l’attachement qui ont tendance à être oubliés. Elle fait aussi le point sur des ambiguïtés de vocabulaire, et d’éventuels problèmes de traductions, à la source de certains malentendus. Elle rappelle les études françaises de Miljkovitch sur les couples, qui valident concrètement la pérennité des représentations d’attachement, et met en garde sur la dérive d’une hypervalorisation de l’indépendance, qui peut aussi conduire à la violence dès le plus jeune âge par absence de développement de l’empathie.

 
 

Attachement et violence


À la lecture de ce livre, on se demande pourquoi la théorie de l’attachement n’est pas plus connue et utilisée en France comme approche conceptuelle probante de la violence et de sa prévention. Elle est utilisée en ce sens aux États-Unis, où elle sert de support théorique privilégié aux travaux de l’American Professional Society on the Abuse of Children (APSAC) ou de l’International Society for Prevention of Child Abuse and Neglect (ISPCAN), qui considèrent qu’en préalable à la violence agie des enfants, adolescents et des adultes, se situe une violence subie qu’il est urgent de prévenir à la source.


Par ailleurs, des ouvrages ont été spécifiquement écrits par des spécialistes de la délinquance sur les relations entre attachement et criminalité. Parmi eux, on trouve Ghosts from the nursery: tracing the roots of violence de Karr-Morse et Wiley [1]. Rédigé pour sensibiliser les décideurs lors de la restructuration des services américains d’aide à l’enfance, il utilise la théorie de Bowlby pour comprendre les conditions entourant des meurtres perpétrés par des enfants ou des adolescents sur d’autres enfants ou sur des adultes. Plus récemment, on trouve encore Born for love: why empathy is essential – and endangered de Szalavitz et Perry [2]. Bruce Perry, pédopsychiatre de renommée internationale, y retrace l’histoire de jeunes criminels condamnés pour des infractions majeures, meurtre, viol, etc. Ces récits servent pour lui d’illustration de ce qu’il advient lorsque les besoins d’attachement d’un enfant ne sont pas satisfaits, la cruauté et l’absence d’empathie qui en résultent, qui peuvent aller jusqu’au passage à l’acte criminel, y compris chez des individus issus de milieux socioéconomiques favorisés.


On peut imaginer que la position française quant aux déterminants psychiques de la criminalité est influencée par celle de la psychanalyse sur le thème de l’agressivité et de la violence. Cette dernière la considère comme une pulsion inhérente à l’être humain, que l’éducation et la culture peuvent au mieux contenir, voire réprimer, mais non éviter. Si la violence est fondamentale comme l’indique le titre du livre de Bergeret La violence fondamentale  : l’inépuisable Œdipe [3], il est clair que son approche ne peut être la même que lorsque l’on considère que l’individu devient violent, et ce en fonction des conditions spécifiques de son éducation.


(...)

 

Cette idée rejoint celle de la psychanalyse en cela qu’elle affirme que l’on naît violent, et non qu’on le devient. À l’inverse, l’approche sociologique fait porter aux conditions socioéconomiques et au seul environnement social la responsabilité de fabriquer des criminels. Elle évacue, quant à elle, l’aspect psychologique, éducatif et familial, du développement de la personnalité, donnant l’impression que le criminel n’a pas le choix de son comportement et qu’il doit même quasiment en être excusé.


Très différente est la perspective de Bowlby et du lien qu’il établit entre modalités d’attachement et violence, comme on peut s’en rendre compte à la fois dans le livre d’Yvane Wiart et dans le recueil de conférences de Bowlby Le lien, la psychanalyse et l’art d’être parent [4], où plusieurs chapitres sont consacrés à ce thème. On y trouve en particulier l’exemple du délire persécutoire d’une petite fille de six ans, poursuivie par des « daleks » comme elle appelait les meubles et les chaises qu’elle craignait à tout instant de voir se précipiter sur elle. Au bout de deux ans d’entretiens avec la mère, le thérapeute a découvert les envies de meurtre de celle-ci envers sa fille dès sa naissance, se manifestant par une brutalité et un rejet, partagés aussi par le père. Celui-ci entrait régulièrement dans des rages incontrôlées où il fracassait les meubles et les faisaient voler à travers la pièce, ayant un jour fait de même avec le propre corps de sa fille. Le sentiment de persécution de cette dernière et sa violence envers son psy qu’elle menaçait souvent de tuer, n’étaient donc pas d’origine purement hallucinatoire, mais la conséquence directe de mauvais traitements réels.


Bowlby rapporte ainsi la violence des enfants et des adultes, non pas à un fantasme imaginaire, mais à la réplication d’abus et de négligence affectifs subis dans leur enfance de la part de leurs parents. Yvane Wiart s’est d’ailleurs penchée plus précisément sur cette question et sur la prise de conscience nécessaire de la violence psychologique et de son impact, dans une optique de prévention, dans un autre livre intitulé Petites violences ordinaires : la violence psychologique en famille [5]. Cet ouvrage est un bon complément, pratique et concret, de la perspective de l’attachement sur la violence, abordée dans ses détails théoriques et plus généraux du développement de la personnalité dans L’attachement, un instinct oublié [6].

 

Au final, il est aussi important de souligner que Bowlby a débuté ses recherches avec la compréhension des jeunes délinquants, mais que son objectif était surtout de pouvoir leur venir en aide et que son approche thérapeutique en la matière ne doit donc pas non plus être omise.

En complément de la lecture de L’attachement, un instinct oublié , les lecteurs pourront aussi utilement se reporter aux travaux de chercheurs du Centre d’études et de recherches en psychopathologie (CERPP) de l’université de Toulouse-2 [7, 8, 9] et du Centre international de criminologie comparée (CICC) de l’université de Montréal [10].

 

 

 

 Wiart Y. Préface de Bernard Golse, L’attachement, un instinct oublié. Paris: Albin Michel; 2011. 330 p.

 

 

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Références

 

[1] 

Karr-Morse R., Wiley M.S. Ghosts from the nursery: tracing the roots of violence  New York: The Atlantic Monthly Press (1997). 

   

[2] 

Szalavitz M., Perry B.D. Born for love: why empathy is essential – and endangered  New York: William Morrow (2010). 

   

[3] 

Bergeret J. La violence fondamentale : l’inépuisable Œdipe (1984)  Paris: Dunod (2010). 

   

[4] 

Bowlby J. Le lien, la psychanalyse et l’art d’être parent  Paris: Albin Michel (2011). 

   

[5] 

Wiart Y. Petites violences ordinaires : la violence psychologique en famille  Paris: Éditions du Courrier du Livre (2011). 

   

[6] 

Wiart Y. L’attachement, un instinct oublié  Paris: Albin Michel (2011). 

   

[7] 

Chabrol H., Van Leeuwen N., Rodgers R., Séjourné N. Contributions of psychopathic, narcissistic, machiavellian, and sadistic personality traits to juvenile delinquency Pers Individ Differ 2009 ;  47 : 734-739 [cross-ref] 

   

[8] 

Sztulman H. Manifeste pour un nouvel humanisme psychanalytique  :  (2007). 

   

[9] 

Sztulman H. Psychanalyse et humanisme. Manifeste contre les impostures de la pensée dominante  Toulouse: Éditions Ombres blanchescoll, coll. « Rue des gestes » (2008). 

   

[10] 

Tardif M., Forouzan E. Un lien atypique d’attachement comme facteur étiologique à la délinquance sexuelle La délinquance sexuelle des mineurs : théories et recherches Montréal, Canada: Les Presses de l’Université de Montréal (2013). 

   

 

1  Psychologue, chercheur au laboratoire de psychologie clinique et de psychopathologie, institut de psychologie, université Paris Descartes, France.

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Hadado 16/02/2014 15:33

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