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Publié par CALISTO, écrivaine et sexologue

MERET OPPENHEIM :RÉTROSPECTIVE

Le-dejeuner-en-fourrure.jpg

au LaM (Musée d'art moderne et contemporain de Lille)

du 15.02 2014 au 01.06 2014

(Lille/Villeneuve d’Ascq)


Meret Oppenheim est l’une des artistes les plus surprenantes du XXe siècle. Cette surréaliste qui affectionnait les réalités insolites, les comportements décalés et l’humour noir aurait eu 100 ans le 6 octobre dernier. A cette occasion, une grande rétrospective lui a été consacrée en 2013 au Martin-Gropius-Bau à Berlin et le LaM de Lille lui rend hommage de février à mai 2014.


Meret Oppenheim est née en 1913 dans la capitale allemande. A 18 ans, elle part pour Paris où elle rencontre les surréalistes autour d’André Breton, d’Alberto Giacometti, de Marcel Duchamp et de Max Ernst. Elle se laisse photographier par Man Ray en tenue d’Eve et enduite d’huile de moteur (photo ci-dessous à droite "Erotique voilée") et elle atteint la consécration internationale à l’âge de 22 ans lorsque le MOMA de New York lui achète le « Déjeuner en fourrure », une œuvre jugée emblématique du mouvement surréaliste.

Plus que tout autre artiste de son temps, Meret Oppenheim s’est adonnée à l’expérimentation pendant toute sa vie, explorant de nouvelles pistes, rejetant les acquis et se réinventant en permanence. Chacune de ses œuvres est l’expression brute de pulsions créatrices profondes, le fruit de rêves, de jeux, d’associations d’idées.

Une vraie surréaliste.

Source :http://www.arte.tv/fr/exposition-meret-oppenheim/7626496,CmC=7623086.html

 

  

 

ARTICLE DE CALISTO à propos de "Photographie  de mon crâne" (1964)

publié dans La femme surréaliste, de la métaphore à la métonymie, L'Harmattan, 2013.

 

Calisto:

Les autoportraits de Meret Oppenheim prennent vie dans la deuxième phase de son existence. Suite au long travail analytique qu’elle effectue, elle réussit à s’envisager en tant que femme non morcelée, non clivée (processus d’individuation). Son expérience surréaliste lui donne le goût de la quête intérieure et d’une articulation esthétique alliant soma et psyché. Avec Photographie de mon crâne  (1964), elle expérimente les limites de l’autoportrait, dans une démarche situant l’être dans son extrême nudité.

 

 

En général, la conception d’un autoportrait suppose la reproduction de l’image exacte, du reflet de soi, en somme d’une mise à nu de la part du peintre. S’inscrivant au sein d’une tradition attestée – des visages grecs de l’antiquité aux visages cubistes de Picasso, en passant par les représentations personnelles plus « classiques » de la Renaissance au XIXème siècle – l’autoportrait se définit en tant que représentation de soi qui n’est pas réitération d’une présence mais plutôt indication d’une absence. Cette représentation est une mise en présence de ce qui est absent ou inaperçu. Pour cela, Meret Oppenheim décide avec audace d’utiliser une plaque radiographique pour effectuer cette mise à nu intégrale. La création qui en découle se présente sous les traits d’une photographie reproduisant le radiographie de son crâne, un crâne humain de profil, portant son regard vers la droite. On aperçoit également la présence des omoplates, le début du dos ainsi qu’une main ouverte levée à la hauteur du menton. La tête est droite et le buste légèrement en retrait. Photographie de mon crâne laisse supposer qu’il s’agit effectivement du squelette de Meret Oppenheim, passé aux rayons X. Signes particuliers : ce squelette est paré de bijoux. La radiographie permet la visualisation de boucles d’oreilles (formes arrondies), d’un collier et  de deux bagues visibles sur les deux derniers doigts de la main levée. Meret Oppenheim joue sur les mots et effectue avec cet autoportrait un véritable reflet d’elle-même, par le dépouillement intégral de son image, le symbolique se transmue en image réelle. Au moyen de la radiographie, elle offre au spectateur une vision dénudée, décharnée de son visage. Il n’y a plus de peau, il n’y a plus de chair, seuls les os – matière ultime – existent encore, elle colle au plus près de la réalité, elle se dévoile non plus de manière symbolique mais réelle. Elle annonce ce qu’elle désire transmettre non plus par une image métaphorique (qui pourrait être un autoportrait figuratif classique), mais par une image métonymique, une image-choc porteuse directe de la signification recherchée. En cela, elle pourrait se rapprocher de la méthode des hyperréalistes qui occultent le symbolique pour coller au plus près à la réalité. Ce rapprochement s’intensifie par l’utilisation du matériel radiographique dans une démarche artistique peu commune jusqu’alors. Il est rare de représenter un squelette réel photographié et non peint. Il est encore plus rare de se représenter de cette manière… Le choix de la photographie d’une radio médicale n’est pas anodin. Plus qu’un tableau, une photo percute, entame les sensations du spectateur. L’intermédiaire photographique ne permet pas au public de se désolidariser de la réalité comme le ferait la vue d’un dessin ou d’une peinture. La photographie devient indice de réalité, cette dernière se trouvant reproduite dans sa meilleure mimesis grâce à cette technique photographique laquelle, à défaut de faire écran (à l’instar de la peinture) expose le spectateur et le place face à une vision du monde qu’il connaît, d’une réalité qu’il peut concevoir. Cette réalité, c’est celle du crâne de l’artiste. Son crâne comme autoportrait. Meret Oppenheim fait de sa représentation une sorte « d’inquiétante étrangeté » par la présence d’un crâne, commun et familier à chacun et, en même temps, détenteur d’une symbolique mortifère. Le familier crée de l’angoisse, la réalité biologique de l’artiste provoque un effroi chez le spectateur par un effet d’identification : « Ce crâne pourrait être le mien, lorsque mon crâne sera mis à nu comme celui-ci, je serai certainement sous terre, je serai mort ». Selon la définition psychanalytique, l’identification est le processus par lequel le sujet s’assimile à une autre personne ou à un objet. Comme le faisait déjà Stendhal en littérature, quiconque se trouvant devant l’autoportrait de Meret Oppenheim peut s’écrier : « Ce crâne, c’est moi ». Car le crâne représente en peinture ou en photographie, la mort que chacun porte en soi, il invite à la projection de sa propre mort. Incontestablement, cette photographie s’impose dans la conscience du spectateur comme le portrait d’une mort annoncée.

 

Recommandé d’un point de vue technique (par facilité de prise radiographique, souci d’exhaustivité esthétique…), l’autoportrait de Meret Oppenheim est représenté de profil. Ici encore, elle joue avec le public et investit son image d’une audacieuse symbolique. A la différence des autoportraits classiques, le regard de l’artiste est latéral, il fuit le regard du spectateur ou semble lui indiquer une direction. Le spectateur en contemplant l’ensemble du crâne, contemple la mort. La mort veille mais elle n’apparaît pas, elle s’annonce. L’artiste joue avec cette « annonciation » par la marque de son regard, tourné vers la droite. Elle regarde à droite en avant, comme pour désigner l’axe du temps, le futur en tant qu’annonciateur de mort, fatalement. Dans son absence de regard sur le spectateur, le crâne (le regard vers la droite) renvoie le spectateur à son destin, à la présence de la mort au bout du fil de vie. La bouche semble esquisser un sourire, sourire bienheureux ou sourire sépulcral ? Sourire certainement ironique que vient compléter le geste de la main. Salut quelconque ? Appel ? Cette main décharnée devient une invitation macabre où l’or des bijoux se mêle à la matière grisâtre des os, où la richesse de la vie tranche avec le dépouillement funèbre. Cette main relève également du symbole. La main, organe du toucher par excellence, demeure un moyen subtil et efficace d’atteindre le spectateur, de le toucher, au sens symbolique du terme. Cette main comme capacité tactile, met le doigt judicieusement sur sa capacité à stimuler les réactions, les émotions du spectateur, à le sensibiliser intellectuellement aussi. « Je peux vous toucher » semble dire l’artiste. Force est de constater que Meret Oppenheim signe avec cet autoportrait une œuvre déroutante qui fait appel à la sensibilité du spectateur. Le symbolisme poussé à l’extrême annule l’écart entre représentant et représenté, entre signifiant et signifié, donnant accès à l’expérience de la réalité de manière directe, presque brutale. Le crâne, en représentation, reflète le dévoilement symbolique de l’artiste mais reflète également au sens littéral (par l’intermédiaire des rayons radiographiques) son dépouillement charnel absolu. Au sein de ce portrait, pléthore de symboles provoquent l’intérêt et le vertige du spectateur, lequel se voit soumis presque malgré lui à l’expérience du processus d’identification. L’artiste déjoue les attentes logiques de son public pour le conduire à une réflexion plus personnelle.

 

S’il est important de constater l’effet de l’autoportrait de Meret Oppenheim en matière de stimulation intellectuelle sur son public, la créatrice semble pour sa part jouer également avec les codes de sa propre représentation. L’autoportrait paraît investi d’une signification auti-référentielle, sur laquelle Meret Oppenheim  se fixe et s’affirme. Encore en vie, elle s’envisage comme morte et peut concevoir au préalable (grâce aux rayons X) le portrait qui sera le sien une fois décédée. Ainsi, elle peut toucher et mettre en image l’inexistant, elle peut montrer ce qui ne se voit pas. Elle réussit avec cette radiographie à dresser un  autoportrait éternel, à survivre en quelque sorte à sa mort. En effet, cet autoportrait qui est d’actualité (elle le fait de son vivant), le restera une fois la créatrice morte. Son crâne est et sera toujours, qu’elle soit vivante ou non. Par la photographie, elle s’inscrit également dans la tradition du souvenir qui fixe dans la mémoire des gens l’image « glacée » de la personne décédée. Ainsi, l’artiste instaure par l’intermédiaire de l’œuvre d’art, le lien entre présent et futur, entre vie et mort. Cette ingéniosité rendue possible grâce aux progrès de la science permet à l’artiste de léguer un autoportrait original et éternel. Meret Oppenheim a su déjouer les lois du Temps, elle réussit à défier le Fatum au moyen d’une expérience artistique. L’art permet à l’humain de demeurer présent dans son absence, même la plus irrémédiable. L’art devient promesse d’éternité.

 

Calisto - La femme surréaliste : de la métaphore à la métonymie.

Chose frappante est la présence des bijoux (collier, boucles d’oreilles, bagues). Cette volonté de se représenter comme morte, ornée d’une parure n’est pas sans signification. Les bijoux élèvent l’image du crâne vers le sacré. Il y a au cœur de la démarche, un substrat de civilisations antiques, de rituels égyptiens, amérindiens (on pense aux Incas), qui ensevelissaient leurs morts couverts de richesses. L’artiste se transforme en reine par l’intermédiaire d’une mort simulée, la royauté se fait au prix d’une sépulture. Les bijoux représentent le bruit et la lumière face au silence des ténèbres. Les bijoux ornent le squelette, un reliquat de vie enveloppe la mort présente. Un artifice donne vie au squelette. La dialectique de la vie et de la mort prend toute son ampleur. Il est également possible d’envisager un renversement de valeurs en considérant le crâne de l’artiste comme bien vivant ; les bijoux représentant alors l’inanimé. La signification macabre disparaît et la parure devient détail esthétique, touche personnelle. L’on sait que l’artiste créait ses propres bijoux ; par le fait même de les exposer à travers cet autoportrait, on pourrait croire qu’ils se chargent de sens, qu’ils opèrent une sorte de différenciation, d’individualisation de l’artiste. En effet, par la présentation de son crâne, Meret Oppenheim s’inscrit dans une universalité. Elle se rapproche du commun des mortels en exposant un crâne qui a priori ne se différencie en rien des autres crânes. Elle s’inscrit dans une anatomie indistincte et commune à tous, c’est un crâne humain. En revanche, la présence des bijoux opère une différenciation, une marque personnelle propre et lui donne une réelle singularité. L’artiste fait l’expérience de l’altérité (elle perd les traits de son visage), pour mieux se retrouver. Son appartenance à l’universalité renforce son désir de singularité (qui exulte à travers la présence de ses bijoux). Elle effectue  par cette démarche l’expérience de ce que Hegel nomme « l’aliénation positive », se risquer dans l’altérité pour mieux renaître à soi ensuite (notons que l’expérience de l’altérité s’effectue au sein de son propre corps : l’Autre est présent en moi par sa similitude anatomique). On assiste à l’autoportrait d’une femme désexualisée par la radiographie et érotisée par le port de bijoux, décalage tout à la fois glauque et fascinant où la mort côtoie la vie, l’universel côtoie le singulier, le familier et l’« étranger ». Cette thématique permanente de l’entre-deux se retrouve dans la technique utilisée qui, sur fond antique et légendaire, prend vie au moyen d’outils modernes et scientifiques. La tradition fusionne avec la modernisation. Il y a de la part de l’artiste une évocation du passé et une utilisation du présent d’une manière presque futuriste au vu des années 1960. Permanence d’un paradoxe entre l’avant et l’après, elle se situe dans une omni-temporalité : est-elle morte ? est-elle vivante ? Meret Oppenheim fait avec la Photographie de mon crâne une création artistique qui expérimente la transgression.

 

Transgression technique tout d’abord : elle décide de garder ses bijoux alors que toute radiographie se fait sur une peau complètement nue et en cela elle exprime un geste artistique au-delà d’une expérience expérimentale ou scientifique. Transgression représentative également : mis à part sa volonté de défier le spectateur de manière peu conventionnelle, elle accède à la métaphore de la mort avec son propre corps jouant non pas avec une image mais avec son image (la photographie et la technique radiographique accentuant d’autant plus le phénomène de « réalité »). En cela elle se différencie des hommes surréalistes qui trouvent en la femme un intermédiaire métaphorique, une médiation nécessaire à la création. Meret Oppenheim trouve vie et mort en elle et puise au fond d’elle-même son inspiration créatrice. Son corps devient support d’expérience, expérience métaphysique de surcroît. Elle va au plus profond de l'observation, elle repousse les limites de la représentation par une subversion des conventions inhérentes au portrait, puisque sa photographie ne pose plus la question du Beau, ni celle de l’Esthétisme, mais bien du  Sens. Et Sens il y a dans cet autoportrait à la symbolique si riche et dépouillée.

 

Au-delà d’une représentation physique, Meret Oppenheim met en présence son autoportrait « métaphysique »  qui engage le spectateur au sein d’une réflexion tout à la fois personnelle et universelle. La pertinence de l’artiste se situe dans sa faculté à rendre présent l’absent. Par le symbole, le réel est révélé et, par le réel, le symbole est exprimé (au sens étymologique du terme). La représentation suppose un système d’échos, de résonances entre l’absent et le présent, le réel et le symbolique, le mouvement et la fixité. Véritable jeu des représentations, l’autoportrait de Meret Oppenheim s’inscrit dans la démarche surréaliste par l’utilisation détournée du matériel scientifique à des fins artistiques. Tradition surréaliste mais distance également puisque Meret Oppenheim utilise sa propre image, son propre corps dans une mise en scène originale et transgressive où la femme devient simultanément sujet et objet de son œuvre. Elle trouve en elle-même sa part d’altérité (le crâne humain) nécessaire à la formation de son identité. L’autoportrait de Meret Oppenheim se situe indéniablement dans une thématique de l’entre-deux. Imprégné de vie, il est symbole de mort et confère à sa représentation le caractère d’une « vanité » moderne.

 

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