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Publié par CALISTO, écrivaine et sexologue

 
lebonheurestsubjectif
Titre : Le bonheur est subjectif
Auteur : ouvrage rédigé sous la direction de Bessa Myftiu
Editeur : les éditions Ovadia
Extrait du Bonheur est subjectif, l'article du Dr François Ansermet*
 
 
 

Le bonheur, toujours à réinventer

François Ansermet

Qu’est-ce que le bonheur ? Il n’y a pas de définition du bonheur, si ce n’est celle que chacun trouve. Il n’y a pas d’universalité du bonheur : le bonheur de l’autre, on ne le connaît pas. Et si on pense le connaître, comme dans certains projets sociaux ou éducatifs, et que ce bonheur est imposé, il devient une aliénation, une contrainte, une source de malheur.

Le bonheur supposé, imposé, peut se retourner en malheur, en malaise : c’est la leçon du Meilleur des mondes. Procréer de façon contrôlée un être parfait, stimuler ses potentialités dès sa gestation, l’éduquer au bonheur dès l’âge précoce, après une naissance sans heurt, le maintenir sous le regard des meilleurs spécialistes, le programmer à tout affronter, à tout réussir, à résister à toutes les adversités, à être conforme à un modèle idéal, tout cela va conduire celui qu’on soumet à ce type de projet à ne plus être ce qu’il est. Le sujet est devenu un objet : l’objet de ce qu’on a programmé pour lui. La singularité peut devenir insupportable au projet d’un bonheur sur mesure. Tout projet de bonheur pour l’autre comporte le risque de ne plus laisser de place pour le sujet, pour sa singularité.

Dans ce même mouvement, c’est le sujet lui-même qui pourrait s’aliéner un projet de bonheur qu’il vise pour luimême, à travers ses propres idéaux. Que ce soit les siens ou ceux de sa culture, le résultat est le même : une disparition du sujet au profit d’une certaine idée du bonheur.

On pourrait prendre l’exemple de la promesse de bonheur portée par les gadgets, objets prometteurs d’un bonheur aussi immédiat que collectif. Pris dans les filets d’un bonheur prêt à porter, le sujet peut aller jusqu’à devenir étranger à lui-même dans sa quête d’un bonheur projeté, qu’il poursuit en sacrifiant un bonheur accessible dans l’instant, qui est là devant lui, au présent. C’est ainsi que viser le bonheur peut amener à passer à côté de lui.

Imposé ou choisi, un projet de bonheur peut se retourner en malheur. Où est le point d’inflexion entre le bonheur et le malheur ? D’où vient le bonheur ? Cette question en rejoint une autre, celle de son contraire, à savoir d’où vient le malheur ?

Freud a d’abord donné comme titre au Malaise dans la civilisation, le malheur dans la civilisation. Qu’est-ce qui fait que, si on offre un choix entre une porte qui mène au bonheur et une autre qui mène au malheur, la plupart ont tendance à se précipiter vers celle du malheur tout en pensant aller vers celle du bonheur ? Y a-t-il une satisfaction paradoxale dans l’insatisfaction, un plaisir dans le déplaisir ? C’est cette question qui amène Freud vers ce qu’il définit comme étant cet au-delà du principe de plaisir, où plaisir et déplaisir se révèlent comme allant indissociablement ensemble, pas l’un sans l’autre, noués dans ce que Lacan désigne par le terme de jouissance.

La  jouissance, toujours en trop, toujours en excès, est l’antinomie du bonheur. Les exemples sont multiples. C’est toujours plus simple d’illustrer l’enfer que le paradis. On peut puiser dans tous les registres. Les plus banals, comme la passion déjà citée pour les gadgets, prometteurs de bonheur, qui passent presque sans transition du statut d’objets de convoitise à celui de déchets. Mais aussi les toxicomanies, avec leurs substances pour un bonheur artificiel qui tourne si vite au cauchemar. Et encore ces toxicomanies sans substance, lorsqu’une dépendance à une conduite s’impose, comme dans la passion du jeu, dans le sexe compulsif ou lorsque l’usage du Net s’impose jusqu’à l’addiction. On pourrait penser de même à la pression de fantasmatiques inconscients qui imposent à l’insu du sujet la répétition des mêmes scénarios, de façon compulsive, l’enfermant dans une répétition de laquelle il ne peut sortir. Ces mécanismes de jouissance peuvent aller jusqu’aux plus terrifiants, comme dans les guerres mais aussi toutes les formes de fanatismes, qui peuvent conduire à une destructivité  sans limites.

Pourquoi l’homme est-il si peu habité par la passion du bonheur, qu’il  troque au contraire contre une passion de détruire, de détruire l’autre mais aussi de se détruire? Est-ce dû à sa part animale, comme on le pense parfois ? Aucun animal n’est capable de destructions comparables à celles produites par les humains. Cette capacité de violence reste une énigme. Pourquoi la guerre ? C’est la question à laquelle Freud essaye de répondre dans un échange de lettres avec Einstein autour de la Société des Nations à Genève. Et pour Freud, il y a un paradoxe à la base de la violence, c’est que l’homme se sauve de sa propre destruction en détruisant l’autre. C’est ce qui résiste aussi à tout projet d’améliorer la société par l’éducation ou la mise en jeu d’idéaux, aussi forts soient-ils.

Il n’y a donc pas que le malaise collectif. Le sujet n’est pas seulement modelé par l’Autre, par la civilisation. De sa position, chaque sujet est responsable, de son inconscient aussi. Chacun est l’auteur et l’acteur de son devenir, à travers un cheminement dans lequel parfois il se perd.

Le sujet ne dispose pas de la boussole du bonheur. Audelà de ses projets vers le meilleur, souvent il ne sait plus où il est, il ne sait plus où il en est, il ne sait plus ce qu’il veut, où va son désir. Parfois, il choisit même d’une façon opposée à son désir. Il ne veut pas son bien. Il ne veut pas son bonheur. Il peut devenir destructeur de lui-même, et de ceux qui l’entourent. Il tombe dans des pièges qu’il se tend à lui-même. Ou bien c’est l’empêchement, ou bien c’est l’angoisse, et si souvent la dépression.

Le rapport du sujet au bonheur est marqué par la perte. Parfois même la représentation du bonheur est produite rétrospectivement par la perte, le manque, l’absence. Le bonheur, c’est ce qui était et qui n’est plus. Le bonheur, c’est ce qui aurait pu être. Le sujet vise toujours à côté, il rate sa cible. Il est toujours en manque. Deuils impossibles, perte de ce qu’il a aimé, perte de ce qu’il aurait aimé avoir, perte face à ses idéaux, perte face aux attentes des autres, ou aux siennes propres, qu’il ne remplit pas. Le bonheur est toujours manquant, ou s’il a été, il est toujours perdu. C’est passé, c’est trop tard, on aurait dû faire autrement, avant. Le sujet est toujours en perte face au temps, au temps qu’il perd, au temps dans lequel il se perd. Ce qu’il pensait être trop tôt pour son bonheur est devenu trop tard, il n’est jamais à temps, toujours à côté. La destructivité du sujet envers lui-même serait-elle toujours plus forte que toute propension au bonheur ? Comment sortir de cette impasse ?

La psychanalyse peut offrir une issue, un dégagement. Non pas une psychanalyse qui enferme le sujet dans ses propres constructions, dans les méandres du déchiffrement de son histoire, selon un sens a priori mais au contraire une psychanalyse qui va vers la coupure, la liberté, l’invention, où chacun trouve sa propre solution, sa propre voie vers un bonheur à chacun particulier. Le bonheur vient avec le désencombrement, quand le sujet se dégage, s’allège, qu’il n’est plus seulement déductible de ce qui était, et qu’il se réinvente, différent. C’est ainsi qu’il n’y a de bonheur que particulier, à quoi introduit une éducation attentive à la singularité. C’est la pédagogie enseignée jusqu’à aujourd’hui par Mireille Cifali.

A chacun son invention face à l’énigme qui le constitue, à chacun sa solution au-delà du malaise contemporain ou de celui dans lequel il s’est pris lui-même : tel est  l’enjeu central de la psychanalyse, vers un bonheur qui n’est pas donné mais qui reste une fabrication particulière de chaque sujet.

 
* (Le Pr. François Ansermet est psychanalyste, professeur de pédopsychiatrie à l’Université de Genève, ainsi que chef du Service de Psychiatrie de l’Enfant et de l’Adolescent aux Hôpitaux Universitaires de Genève. Il est spécialisé sur les questions prénatales, obstétriques et de reproduction, qu’il traite dans une optique psychanalytique.)
 
 
 
 
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