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Le Blog de Magali Croset-Calisto

Le Blog de Magali Croset-Calisto

Ecrivaine, sexologue clinicienne et psychoaddictologue. SOS Addictions, SFSC, AIUS, Académie des Sciences sexologiques. Rédactrice au Huffington Post, L'Obs, ActivMag, Mediapart. http://www.psycho-sante74.com


La Barque de Barthélémy Toguo : une lecture psychanalytique

Publié par CALISTO sur 2 Septembre 2012, 16:46pm

Catégories : #Articles de Magali Croset-Calisto

La Barque : une métaphore de l'ETREDSC01854.JPG

Lecture psychanalytique de l'oeuvre de Barthélémy Toguo


L’œuvre de Barthélémy Toguo[1] transcende le réel. Fondamentalement liée aux dérives d’une société de consommation qu’elle met en scène, l’œuvre de Toguo pousse les clichés jusqu’à leur épuisement pour en dévoiler une vérité humaine. La Barque, créée in situ au Domaine de St Jean de Chépy[2] à l’occasion de son 5ème Symposium (édition de 2012 accueillant nombreux sculpteurs en résidence), représente avec brio ce qu’il en est de la culture occidentale et des conditions inégalitaires qu’elle construit. Dès le premier regard, une lecture politique et sociale surgit de l’objet d’art (comment ne pas penser aux boat-people et aux clandestins échoués sur l’île de Lampedusa…) Cependant, et malgré la pertinence d’une critique socio-culturelle, j’oserai prendre le large en choisissant une toute autre voie pour vous décrire cette nouvelle Barque de Toguo. Et c’est en pleine conscience que je vous proposerai d’emprunter avec moi le chemin de l’Etre et de ses « vagues à l’âme », à travers une lecture inconditionnellement psychanalytique.

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 Dans sa deuxième topique[3], Freud expose la théorie des trois instances de la personnalité et démontre de quelle manière le Ca, le Moi et le Surmoi régissent l’Etre. Le Ca - en tant que siège de l’inné et des pulsions - représente la partie quelque peu obscure de l’individu, celle des profondeurs inavouées et des désirs inavouables que l’être refoule pour ne pas sombrer (dans la folie ou la perversité par exemple). Le Moi - en tant que siège des décisions - doit se construire à partir du Ca tout en se protégeant des effets pulsionnels indomptables de ce dernier. Le Moi s’exprime par le langage et met en place des mécanismes de défense contre vents et marées de l’existence que le Surmoi vient lui signifier. Le Surmoi est l’instance de l’acquis, de la morale, des interdits et des lois… il est le garant de la cohésion et des échanges entre le Moi et le Ca. C’est le veilleur, le protecteur mais également le réprobateur capable de contenir et refouler les désirs les plus primitifs. Le Surmoi incarne une frontière entre le conscient (Moi) et l’Inconscient (le Ca), il veille en quelque sorte à préserver l’Etre de son Néant...

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 Porter un regard psychanalytique sur La Barque de Barthélémy Toguo revient à envisager cette œuvre en tant que représentation universelle de l’Etre. Véritable métaphore de l’individu et de  ses aspérités psychologiques, la Barque offre à lire les méandres de l’âme humaine et révèle dans un déplacement symbolique et monumental, les trois instances de la personnalité (le Moi, le Ca et le Surmoi), telles que Freud les a exposées.

 A la lumière de cette approche analytique, il s’avère possible de considérer les réservoirs d’essence reposant sur l’embarcation soumise aux aléas des flots (l’existence), comme des représentants de la conscience même de l’Etre :

 

  • le Moi et ses représentations culturelles (les références aux grandes marques des firmes pétrolières inscrivent l’individu dans une culture ciblée au sein d’une histoire collective)
  • le Moi et ses strates de vie (l’entassement des réservoirs représentent l’histoire individuelle)
  • le Moi et ses vernis multicolores (la pluralité des tonalités rappelle la mutabilité de l’esprit)

  L’image du Moi, représentée par des réservoirs d’essence situés sur une barque au potentiel chaotique (« le Moi n’est pas maître en sa demeure », déclara Freud) participe de la définition même de l’identité. Les bidons cylindriques voguant sur les flots symbolisent la partie visible de l’iceberg humain. Véritables réservoirs du vécu, ils s’organisent en strates pour mieux marquer l’âge de l’individu et la construction identitaire (voire publicitaire !) qui l’accompagne. Prêts à s’enflammer au moindre choc, ces réservoirs d’existence tentent de maintenir le cap, soutenus par une chaloupe mouvante en quête d’un passage parmi les ondes opaques et verdoyantes des bouteilles à la mer.

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 Par ailleurs, les bouteilles de verre en réfèrent tant l’immensité de l’océan qu’à celle de l’Etre. Telle une vague géante, ces bouteilles constituent de par leur opacité, leur résistance mais également leur menace tranchante, une véritable métaphore du Ca ; cette partie de soi inconsciente, dotée de profondeurs et d’oscillations archaïques, capable de venir à chaque instant submerger la stabilité de la barque (humaine) et de son contenu (le vécu). Ainsi, les vagues dans leurs mouvements oscillatoires - à l’instar des pulsions du Ca - participent tantôt de l’avancée (la construction), tantôt des reculées (la régression) de l’embarcation humaine. A ce titre, elles mettent en scène les mouvement liés à l’Inconscient de l’Etre humain.

 A l’interstice de la décision et la pulsion, du conscient et de l’insconscient (ou pour reprendre le vocabulaire usité, du Moi et du Ca) se situe le subconscient, le Surmoi, représenté par Barthélémy Toguo sous les traits d’une modeste, mais solide, barque. Aguerrie aux tempêtes de l’existence, aux chavirages en tout genre, à la houle dépressive et aux gros temps suicidaires, cette barque se doit de soutenir les (trop) pleins de vécus, tout en reposant toujours sur les ondes pulsionnelles tantôt positives, tantôt  négatives des profondeurs de la nature humaine. La barque en tant que gardienne de l’équilibre et du maintien de l’Etre, joue le rôle de membrane protectrice entre deux eaux matricielles : « nature » et « culture ». Bateau de fortune ou véritable bouée de sauvetage, le Surmoi symbolisé par la barque, veille au maintien de l’Etre et le préserve indéniablement de la dérive.

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 Aussi et par le prisme de la critique psychanalytique, La Barque de Barthélémy Toguo incarne l’expérience visuelle, métaphorique et monumentale du psychisme humain. Le spectateur, « embarqué » dans cette aventure symbolique, assiste à la visualisation in situ des processus de construction de l’Etre (nommés processus d’individuation) à travers la mise en scène esthétique des trois instances freudiennes de la personnalité.

 Nul doute, cette création polysémique - au contexte contemporain fortement engagé - outrepasse la critique sociale pour accéder à une véritable histoire de l’Etre dans sa dimension psychanalytique. La Barque symbolise l’homme dans toutes les instabilités, les penchants et les paradoxes liés au processus de construction de son identité. L’œuvre de Barthélémy Toguo transcende le réel, elle nous invite à considérer le fonctionnement et les possibles de la nature humaine à travers les voyages et les éventuelles dérives de chaque intimité.

 

CALISTO*.

crédits photos: Sébastien Pecques, Domaine Saint Jean de Chépy (38, Isère)

 

*CALISTO est écrivain(e) et sexologue.

Titulaire d’un doctorat de lettres et arts, elle est également en formation à l’Université de Genève en Sexologie clinique. L’art contemporain et la psychanalyse représentent les deux principaux axes de ses recherches littéraires.



[1]Barthélémy Toguo est né en 1967 à Bandjoun, au Cameroun. Il fait des études d’art en France puis en Allemagne. Artiste provocateur et talentueux, c’est un plasticien pluridisciplinaire travaillant aussi bien le dessin, la sculpture, la peinture, la photo, la vidéo, les performances que l'installation. Il vit actuellement entre Paris et Bandjoun.  

[2] http://www.chepy.net/la-vie-du-chateau                                                                                                                                          

[3] Sigmund Freud, Le moi et le ça (1923), Paris, Payot, coll. "Petite Bibliothèque Payot", 2010

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