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Publié par CALISTO, écrivaine et sexologue

Intersexualité:

« Lorsqu'il y a trouble dans la différence des sexes, c’est tout l’appareil symbolique qui vacille »  

«Hermaphrodite endormi», Le bernin. A Sparte, les bébés de sexe incertain étaient noyés sur-le-champ.

«Hermaphrodite endormi», Le bernin. A Sparte, les bébés de sexe incertain étaient noyés sur-le-champ.

© The Granger Collection I Keystone

 

 L’Allemagne crée une catégorie spécifique pour les enfants de sexe indéterminé. Progrès ou recul? Mise en perspective avec le pédopsychiatre François Ansermet.
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ANNA LIETTI pour HEBDO.CH Mis en ligne le 29.08.2013
L'Australie a tracé la voie, l'Allemagne s'affiche comme pionnière européenne : dès cet automne, les enfants nés de sexe indéterminé seront inscrits comme tels à l'état civil. Mais est-ce vraiment un progrès? L'innovation a été accueillie favorablement il y a quelques jours, y compris par les milieux militants en Suisse. Mais l'organisation intersexe Zwischenges- hlecht.org a vite corrigé le tir : la case «non déterminé» représente, au contraire, «une stigmatisation de plus», dit-elle. L'incertitude des réactions est à la mesure du vertige auquel nous confrontent les enfants nés entre deux sexes. Ce trouble ne date pas d'hier, raconte François Ansermet*, chef du service de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent à l'hôpital cantonal de Genève, spécialiste des jeunes patients confrontés à cette réalité. Retour en arrière pour éclairer les enjeux actuels.
Expliquez-nous d'abord la différence entre transsexualité et intersexualité.
Un transsexuel se sent en désaccord avec son sexe biologique, même si celui-ci ne présente aucune ambiguïté. Un enfant intersexe, lui, naît avec une discrépance inscrite dans le corps : son sexe chromosomique ne coïncide pas avec son sexe morphologique. Ces variations prennent des formes plus ou moins visibles et, parfois, ne se manifestent qu'à la puberté, par exemple à cause de l'absence de règles. Mais le plus souvent, l'incertitude anatomique s'impose aux parents dès le début et les appelle à se forger une attitude.
Est-il vrai que les hermaphrodites, comme on les appelait, étaient condamnés à mort dans l'Antiquité?
 Ces personnes ont subi beaucoup de violences et de ségrégations. A Sparte, elles étaient jetées à la mer sans toucher le sol, pour éviter qu'elles ne contaminent la terre. D'autres sociétés grecques les excluaient de la cité en les exposant à l'aléatoire du destin. L'attitude inverse a aussi existé, comme chez les Inuits, où l'hermaphrodite est un médium entre les dieux et les hommes. Lorsqu'il y a trouble dans la différence des sexes, c'est tout l'appareil symbolique qui vacille. C'est pourquoi les sociétés ont cherché une réponse à cette troublante réalité. Longtemps, cette réponse a été symbolique. Jusqu'au jour où, progrès de la médecine aidant, on ne s'en est plus contenté : par la chirurgie et la prescription hormonale, on s'est appliqué à corriger la nature.
C'est ce qu'on appelle l'assignation sexuelle à la naissance?
Oui, c'est le sexologue John Money qui a inauguré cette pratique dans les années 50, avec son équipe de l'hôpital Johns Hopkins à Baltimore. Elle s'est imposée comme une évidence incontestée durant des décennies. Elle consistait à décider immédiatement quel sera le sexe de l'enfant et à l'opérer sur-le-champ avant que le sujet lui-même puisse participer à la décision. Sur le terrain, les pratiques, elles, ont suivi de manière variable. Grosso modo, les pays protestants et anglo-saxons sont plus rapides au changement que les régions méditerranéennes. En Suisse, le paysage des pratiques reste varié. L'Allemagne fait un pas supplémentaire en créant une troisième case dans les registres d'état civil.
Un pas en avant ou en arrière?
 Ce que fait l'Allemagne représente un saut culturel vertigineux et il sera très intéressant de suivre l'expérience. A première vue, c'est bel et bien un pas en avant : nos sociétés sont organisées dans l'insupportation de l'indéterminé. Prévoir une case spécifique pour les personnes confrontées à un sexe incertain, n'est-ce pas leur reconnaître un statut, leur donner des droits, leur offrir la possibilité d'être comptés parmi les autres? D'un autre côté, le danger de la troisième case, c'est l'effet inverse, celui de la ségrégation. Celui de parquer ces personnes dans un monde à part, de leur bloquer la voie de leur propre construction par rapport à une différence des sexes partagée avec d'autres. Les mouvements militants semblent craindrecette deuxième issue et on peut les comprendre. Ils craignent aussi que l'assignation d'un enfant dans une catégorie discriminatoire ne pousse les parents à accélérer l'intervention irréversible. En effet. Car un aménagement politique et administratif est une chose. Une autre chose serait une culture qui donne sa place entière à un troisième genre, ou plus encore à un genre indéterminé. On peut se demander d'ailleurs si ce n'est pas, précisément, ce mouvement qui se dessine : nous aurons peut-être encore des surprises.
Les jeunes patients de sexe incertain qui vous consultent viennent parfois de loin, vous en avez vu des dizaines : que disent- ils? Quelle conviction vous inspire votre expérience clinique?
Je ne suis sûr de rien. Plus j'avance, plus cette question me donne le vertige. Notez qu'elle est rendue plus complexe encore par la question du désir, qui peut venir subvertir l'identité sexuelle. Les patients qui m'ont tenu un discours clair sont de jeunes adultes en conflit avec des décisions prises sur eux, sans eux, quand ils étaient petits. Ils disent : on m'a barré un accès à moi-même, il ne fallait pas décider pour moi. Ceux que l'on a laissés dans l'indéterminé sont encore petits, ils ne disent pas grand-chose. L'expérience clinique n'est pas suffisante pour savoir s'ils souffrent ou non de l'attitude relativiste qui prévaut actuellement. En tout cas, j'adhère à la recommandation du comité d'éthique suisse : ces enfants sont inscrits à l'état civil comme fille ou garçon. Lorsqu'ils auront décidé de leur destin, il faut qu'ils puissent, au besoin, effectuer facilement les changements nécessaires.
ÉTHIQUE : La position de la Suisse
En novembre 2012, la Commission nationale d'éthique dans le domaine de la médecine humaine adonné sa position sur ce qu'elle pro- pose d'appeler les «variations du développe- ment sexuel». Elle recommande notamment: Que la société reconnaisse les souffrances infligées aux personnes soumises aux pratiques antérieures d'assignation sexuelle précoce. Qu'aucune décision significative visant à déterminer le sexe d'un enfant ne soit prise avant que cet enfant ne puisse se prononcer par lui-même. L'idée est que le droit de la personne prime sur les considérations sociales. Que les enfants concernés bénéficient d'un accompagnement personnalisé et gratuit. Que l'indication du sexe dans l'acte de nais- sance puisse être, pour ces personnes, modifiée sans complication bureaucratique. OAL

"Les enfants de la science", à paraître à l'automne chez Odile Jacob, ce livre aborde le sujet de l'intersexualité.
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