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Publié par CALISTO

Mort de Jean Benoît, surréaliste même.
 
Je me souviens de ce soir d'été, voilà environ six-sept ans où, destinataire privilégiée des confidences d'Arrabal (j'ose le dire) et en pleine thèse consacrée à l'oeuvre de Bona de Mandiargues, je l'écoutai me narrer des heures durant ses souvenirs de 1959, masqué dans l'appartement de Joyce Mansour en l'honneur de "l'Exécution du testament de Sade". Aujourd'hui Arrabal publie un texte hommage et me voici replongée dans mes souvenirs surréalistes d'il y a sept ans, d'il y a mille ans...  Jean Benoît est mort, Vive Jean Benoît et VIVE LE SURREALISME.
 
 
Fernando Arrabal:

 

« Alejandro Jodorowsky me dit, lorsqu'il apprend l'occultation définitive de Jean Benoit : “Encore un morceau de notre mirage personnel qui nous échappe”.

Jean Benoit nous avait demandé à tous deux de lui donner nos os à notre mort pour en  faire une sculpture. Elle aurait été aussi hallucinante que son “chien de Maldoror”. Il l'avait réalisé avec les gants de cuir de femmes qui le bouleversaient. [Jean Benoit: "mon" décorateur de la pièce "Communion solennelle" et du nécrophile…].

Tous les trois nous avions vécu au groupe surréaliste notre école buissonnière, nos délires, nos énigmes truffées d'envoûtements.

ll a fallu attendre presque un siècle et demi après la mort du Marquis pour que, grâce à Benoit, ait lieu ”l'Exécution du testament de Sade”. Le 3 décembre 1959. Ce fut son chef-d'oeuvre, et l'ultime et plus ardente cérémonie du surréalisme.

Ce fut un soir, à dix heures. Au domicile parisien de la poétesse Joyce Mansour.

Pour cette occasion “majeure”, en réalité unique, quelques expulsés du groupe étaient les bienvenus. Le tout formé par une petite centaine de subversifs. On vit Julien Gracq, pour la première et la dernière fois dans un salon. André Pieyre de Mandiargues vivait une de ses réconciliations avec Bona. Octavio Paz n'était pas encore ambassadeur. Ni éditeur de “Vuelta”. Ni prix Nobel. Ni Jacques Herold le “maltraité de peinture”…

La cérémonie commence par l'entrée de Jean Benoit. Éblouissante. Vêtu d'un costume qui se trouve aujourd'hui dans mon antre. Tenue africaine de trois mètres de haut.

Un jour il m'a dit qu'il représentait “le transfert symbolique de la tombe du Marquis”.

Breton lit cinq points du testament. Avec autorité, un charme teinté de solennité… et des cheveux blancs.

Alors Benoit ôte un par un ses vêtements. Va-t-il rester nu? Il commente ce dépouillement et chacune des pièces. Strip-tease sacré. Discours rehaussé par son inimitable accent. Massif et canadien. Il est plus beau que jamais. Un sorte de Raphaël bègue. Mimi Parent, sa compagne, est  aussi  le point de mire. Messaline inspirée par Cléopâtre. Surveillant tout, un oeil sur la transcendance. Les différentes pièces s'entassent sur le mur dans un désordre préétabli. Par Mishima? Le tout devient un monument brisé, plein de sens incompréhensibles.

Benoit se transforme en Simon, mystique et apostat. Il campe comme le stylite de la lévitation. Et son phallus suit le rythme et le rut du texte. Que lui lit amoureusement sa bien-aimée. Texte de Sade. Obviously. Benoit s'inspire si fidèlement du message que son phallus se lève comme il se doit. Droit et dur. Et ça dure, lorsqu'on s'y attend. Le phallus (ou le pénis) est enfermé dans  un étui de bois sculpté. Impressionnant par sa taille. Moins que par sa performance. Aux moments  où la lecture devient le plus excitante le phallus en bois se dresse en érection. Breton, selon une mauvaise langue, aurait dit:

- “C'est extraordinaire, non seulement Jean Benoit est un peintre visionnaire, mais encore il bande à volonté”.

Un peu halluciné, il ne voit pas qu'un fil de nylon attaché à un doigt de Benoit dirige les va-et-vient altiers de son faux phallus et de son vrai désir.

Puis Benoit s'approche de la cheminée. Il saisit son fer à marquer les bêtes à cornes. Son sceptre préparé minutieusement. Sa sculpture fignolée rigoureusement. Son mémento travaillé méticuleusement. Avec une  précision topologique, comme il avait composé les quatre lettres de cette tige : S A D E. Au moment crucial, il se marque au fer rouge. Le nom du Marquis. Au niveau du coeur. Emotion et stupeur générale. Le peintre Matta, ému , se précipite. Il prend le fer des mains de Benoit. D'un moulinet il s'applique la même marque sur sa chair. Les deux poitrines fument pour Sade et pour l'éternité.

Pendant un an Benoit avait fignolé dans la ferveur et l'enthousiasme son instrument destiné à marquer les poitrines et les esprits. Complètement absorbé par son dessein, il ne s'aperçoit pas qu'au lieu de S A D E son instrument ne peut imprimer sur la chair que le mot E D A S. Jusqu'à sa mort, hier, il a porté ainsi  sur son corps un “Sade” tatoué à feu et à sang. Mais le nom du divin Marquis n'était visible que pour lui. Face à un miroir.

Ben Durant m'écrit : “départ ailé et ensommeillé de votre ex-complice…” … complice si juvénil dans ses frénesies et ses passions. Comment pourrons-nous vivre sans lui?  Viva Jean Benoit!  [... je le répéte, hélas, avec mes os.] »

 

http://laregledujeu.org/arrabal/2010/08/21/831/viva-le-surrealiste-jean-benoit-je-le-repete-helas-avec-mes-os-fernando-arrabal/

  

 

 

 

 

 

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