Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par CALISTO, écrivaine et sexologue

Il y a trois semaines, j'envisageais Nymph()maniac volume I telle une formule surréaliste évoquant « l'association d'une nymphe et d'un maniaque sur un lit servant de table à dissection » (voir ma page du 4 janvier).

images.jpg

Qu'on se le dise, Nymph()maniac volume II est tout autre.


Morbide et tortueux, ce film plonge le spectateur dans les affres de la perte et de la déchéance vécue par l'héroïne, à travers les tréfonds de l'addiction sexuelle.

 

Par le biais d'un film indéniablement rudoyant et parfois glauque, Lars von Trier nous offre cependant une précieuse étude des symptômes et des déboires d'une personne sous l’emprise de ses pulsions sexuelles (disons donc que l'intérêt du film se situe au niveau de l'analyse sexologique mais peu ailleurs...). Car le prix du visionnage coûte quelque peu au spectateur. Le réalisateur n’épargne ni son public, ni son actrice - Charlotte Gainsbourg superbement crédible dans sa narration, moins convaincante en revanche dans son jeu d’actions. Les chapitres fluctuent au rythme des évocations austères et témoignages de femme dans le même temps perdue et vengeresse qu'émet la narratrice. Quelques fragments:

 

Incapable de rester le soir auprès de son jeune enfant, la mère addict s’échappe quelques heures chaque nuit retrouver un méphitique tortionnaire SM dont elle retire des fustigations administrées, une jouissance sanglante et mortifère. Dans sa propre perte physique, dans les ligatures et les nœuds même des instruments de flagellation, Joe (l’héroïne principale à fleur de peau) recherche sous les cris ambivalents, la présence psychologique et polymorphe d’un attachement.

 

Quand son mari lui demandera de choisir entre ses sorties ou leur vie de famille, Joe ne pourra résister à l’appel de la perte. Le choix ne peut avoir lieu. La dépendance devient vérité mise à nue. Une force entraîne invariablement Joe vers l’expérience de limites qu’elle ne sait et ne peut plus palper. « Je ne ressens plus rien », « Remplis tous mes trous », assène-t-elle sous forme de formules lancinantes mettant en évidence la béance palpable d’une femme vidée de sa substance psycho-corporelle et s’inscrivant tant dans le dénuement intégral de son être que dans une quête insatiable d’expériences extrêmes lui permettant de retrouver (illusoirement) quelques relents d’identité.

 

Plus loin dans la narration, Lars von Trier s’en remet aux références littéraires et plus particulièrement à Sade lorsque Joe initie une jeune fille (égarée) à des pratiques vénales dans un milieu véreux. Cette dernière, du haut de ses dix-huit ans, séduira sa maîtresse pour mieux lui infliger in fine, quelques coups en douces et ardentes cruautés.

 

La dernière action du film met en scène l'éternel retour à travers la réaction pulsionnelle de l’homme vierge se décidant à jouir d’une femme qui a décidé justement de ne plus jouir. Le revolver, signe phallique par excellence, marquera la décharge finale.

 

Qu'on se le dise donc, le second volet de Nym()maniac se veut noir et glacial. Lars von Trier dissèque méthodiquement les enjeux révélant l’addiction au sexe de cette femme qui n'a pour alliées que solitude, quête et perte désespérée de soi dans les autres.


Nymph()maniac II oui, mais pour un public averti.

 

 

Calisto

 

 

41uuH2F+OlL.

 

" En ce qui concerne la sexualité féminine, les femmes « insécures ambivalentes » accepteront très facilement les avances d’un partenaire et les provoqueront souvent elles-mêmes  - une hypersexualité est fréquemment observée - pour engager un renforcement du lien et permettre une mise à distance de leur peur du rejet ou de l'abandon. Les personnes qui ont vécu dans un contexte d’insécurité dans leur enfance sans pouvoir par la suite se « réparer », auront tendance à vivre des relations affectives et sexuelles fortes et parfois démesurées. Souvent, le besoin de « se remplir », de combler des vides, de se protéger (ou se défendre) sera prédominant. Ce qui peut favoriser la présence de comorbités articulant plusieurs addictions entre elles (sexualité compulsive et alcoolisme ou boulimie par exemple). D’une manière générale, l’insécurité est intrinsèquement liée au vide, à l’absence, au manque.

 (...)

 

La sexualité peut devenir une drogue lorsque « la demande urgente de réparation narcissique » et « le déni massif de l’agressivité dépassent de beaucoup les visées libidinales normales (de donner et recevoir du plaisir) ». L’addiction sexuelle est alors utilisée pour fuir des états psychiques pénibles et pour combler des lacunes relatives au sentiment d’identité. La psychanalyste Joyce Mac Dougall souligne également le rôle de la sexualité addictive dans l’économie et la survie psychique du sujet. L’addiction viserait alors à protéger la personne d’un basculement comportemental psychotique, en réponse aux conflits internes présents au cœur de l’individu depuis son enfance. Au vu des constats et analyses présentés, l’importance du rôle et des différents modes de prises en charge thérapeutiques en réponse à la montée en puissance des addictions sexuelles au sein de notre société occidentale,  n’en devient donc que plus impérieuse ".

 

 

Calisto,

extraits de « L’addiction sexuelle et ses représentations psycho-socio-culturelles »,

Editions Ovadia, janvier 2014.

Commenter cet article