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Publié par CALISTO

Au fil du regard,

les visages d’Apollinaire selon Bona de Mandiargues

 

 

Suivre le fil de Bona, ses méandres, ses contours, ses arabesques, revient à suivre l’œuvre d’une bénéfique Parque, d’une bienfaisante tisseuse dont le travail assidu de « couture » (collages collés-cousus) se situe à l’entrelacs de l’art et de la vie. D’une étoffe vieillie, d’un tissu patiné, de lambeaux de vestes condamnées au rebut naissent de fascinantes figures sous les doigts de l’artiste, modeleuse hors pair de visages d’êtres aimés et admirés.

Bona Tibertelli de Pisis naît à Rome en 1926 et découvre très vite auprès de son oncle Filippo de Pisis, sa vocation artistique. A Venise où elle le rejoint en 1946, elle fréquente l’école des Beaux-Arts ainsi que de nombreux amis du peintre avec lesquels elle participe rapidement à l’expérience de la « pittura metafisica ». Proche du poète André Pieyre de Mandiargues, de Pisis favorise la rencontre de sa nièce et de son ami au cours d’un voyage à Paris et, en 1950, le couple se marie. Dès lors, Bona de Mandiargues côtoie la vie parisienne, notamment le groupe surréaliste avec qui elle partage le goût du scandale et l’amour de la poésie et présente, sous l’égide de Francis Ponge, sa première exposition à la Galerie Berggruen, en 1952. A travers de fréquents voyages tant en Europe qu’en Amérique du Sud, Bona fait la connaissance de nombreux artistes (Octavio Paz et le peintre Toledo étant les deux rencontres majeures de sa vie) et expérimentent de nombreuses techniques qu’elle n’aura cesse d’interchanger et d’améliorer tout au long de son existence.  

C’est au cours d’un voyage au Mexique en 1958 que Bona découvre par hasard le pouvoir esthétique et suggestif des doublures de vestes élimées de son mari. De là, naît une passion frénétique pour ces tissus qu’elle coupe, retourne, déchire, lacère sans fin en vue de les rassembler ensuite, sous formes de lambeaux cousus les uns aux autres dont l’agencement subtil donne à voir le portrait d’un être réel ou fictif. Jusqu’à la fin de sa vie, l’artiste - qui est également femme de lettres - affectionnera ce travail de couturière et agrandira le nombre de ses portraits « filés » (Picasso, Kafka, Pound, Michaux, Unica Zürn ne représentent que les plus célèbres…).

Aussi, en surréaliste avérée, Bona affectionne autant l’homme que le poète Apollinaire. La conception, dans les années 80, de portraits mettant en scène deux périodes distinctes de la vie de l’auteur demeurent d’une expressivité saisissante. Les collages Apollinaire au temps de Marizibill[1] et Apollinaire familier[2],font état de la maîtrise de l’artiste et de la pertinence de ses assemblages autant par le traité des couleurs que par l’élégance des formes. Ces deux portraits présentés au cours de l’exposition Bona[3] de la Galerie Arenthon, retracent en quelques mouvements (d’aiguilles), le fil de la vie du poète, représentée par les deux visages - l’un épanoui et l’autre meurtri - que ses admirateurs lui connaissent. Comme une vision, le catalogue d’exposition de Bona s’ouvre et se referme sur ces deux visages. La puissance et l’acuité des regards que l’artiste confère au poète orientent le spectateur vers la découverte d’un art nouveau et l’invitent naturellement à la contemplation. Lorsque Bona évoque le souvenir d’Apollinaire, le tissu prend forme humaine et les regards résonnent de paroles silencieuses, comme échangées à rebours.

 

 

 

 Magali Croset, "Que Vlo-ve ?" 

Bulletin international des études sur Guillaume Apollinaire : n°23, juil-sept. 2003, p. 76-78.



[1] Collage : 55x38 cm.

[2] Collage : 46x33 cm.

[3] Paris, du 30 mai au 16 juin 1990, Bona catalogue d’exposition imprimé chez Schiffer Paris, mai 1990.

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