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Le Blog de Magali Croset-Calisto

Le Blog de Magali Croset-Calisto

Ecrivaine, sexologue clinicienne et psychoaddictologue. SOS Addictions, SFSC, AIUS, Académie des Sciences sexologiques. Rédactrice au Huffington Post, L'Obs, ActivMag, Mediapart. http://www.psycho-sante74.com


Article de Magali Croset-Calisto dans le cadre du Dossier "(In)égalités de genre" de la revue suisse REISO

Publié par Le Blog de Magali Croset-Calisto, sexologue et auteure sur 27 Avril 2015, 10:42am

Catégories : #Articles de Magali Croset-Calisto

Quelles sont les représentations psycho-socio-culturelles de l’addiction sexuelle ? Comment les femmes se situent-elles dans ce contexte ? Etat des lieux et mises en perspectives.

Par Magali Croset-Calisto, sexologue clinicienne, thérapeute « TCC et dépendances » et auteure de plusieurs ouvrages, Annecy, France.

 

Depuis la fin des années 60, une mutation spectaculaire des représentations et des pratiques sexuelles s’est développée dans notre société. Les discours liés à la sexualité se sont multipliés et les normes ont connu un assouplissement propice à la libre expression du corps et des désirs. Toutefois, parallèlement à cet essor, les souffrances et dysfonctions en lien avec la sexualité masculine et féminine n’ont jamais été aussi criantes. L’addiction sexuelle représente à ce titre l’un des symptômes modernes en expansion ces dernières années puisque 6 à 13% de la population serait désormais concernée (Sandis, Dumonteix, 2012). Si la notion d’addiction sexuelle est connue depuis l’antiquité, la terminologie qui la caractérise n’a cessé de varier au fil du temps : messalinisme, nymphomanie, satyriasisme, don juanisme, perversion sexuelle… et plus récemment « comportement sexuel compulsif », « hypersexualité » ou encore « addiction sexuelle » représentent les principaux vocables d’une désignation riche et fluctuante.

Le glissement de l’hédonisme au trouble addictif ou, en d’autres termes, le passage du désir au ressenti d’un besoin à assouvir coûte que coûte, pose encore question au sein des classifications officielles. Car malgré les études menées sur le sujet, la définition de l’addiction sexuelle ne fait toujours pas consensus auprès des manuels de référence à l’instar de la « Classification internationale des maladies » (CIM) ou du « Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux » (DSM). En effet, selon les pays, le traitement et l’intérêt accordés par les Institutions et les médias envers l’addiction sexuelle diffèrent. En général, la connaissance de ce thème par le grand public ainsi que les prises en charge mises en place par le corps médico-psychologique varient selon les zones géographiques (en fonction de la facilité d’accès aux soins addictologiques ou sexologiques dont elles disposent). A partir de ces constats, la question de la place et des enjeux de l’addiction sexuelle – en tant que thème privilégiant ou non le maintien des représentations du genre – mérite d’être posée.

Une enquête auprès de 12’364 Français·es

Malgré la diversité des informations et des prises en charge thérapeutiques, il apparaît que la représentation de la sexualité en général - et de l’addiction sexuelle en particulier - fait encore l’objet d’une forte différenciation sexuée dans les mentalités. Pour exemple : l’étude relative à la sexualité des Français menée en 2008 par N. Bajos et M. Bozon sur un panel de 12’364 individus des deux sexes. Cette Enquête sur la sexualité en France (2008) révèle la présence d’une grande immobilité des représentations sociales concernant le rôle des hommes et des femmes dans l’interaction sexuelle. Si elle met en évidence l’évolution des connaissances et des pratiques sexuelles au sein de la société française, elle pointe cependant du doigt les inégalités persistantes dans les rapports sociaux, les rapports de classe, de génération et y compris entre les sexes :

L’analyse des comportements sexuels qui nous est présentée fait apparaître les soubassements profondément inégalitaires de nos sociétés. Et la croyance en des besoins naturels plus importants des hommes en matière de sexualité apparaît finalement comme la justification ultime des inégales positions sociales des hommes et des femmes. Et c’est là qu’il faut rappeler que, malgré des avancées importantes dans les domaines politiques et autres vers l’égalité des sexes, peu de changements ont été réalisés depuis des décennies au niveau de la vie domestique quotidienne.(Bajos N. et Bozon M.)

Par ailleurs, l’étude révèle qu’une permanence des représentations de genre perdure et dans la culture au sens large (littérature, cinéma, publicité et médias), et dans l’imaginaire collectif. Le phénomène puiserait ses ressorts dans le fonctionnement même de notre société marchande et éducative.

En effet, par le biais de son étude relative à La construction de l’identité sexuée, la psychologue Véronique Rouyer (2007) démontre au moyen de statistiques et d’illustrations concrètes, la manière dont s’est développée l’émergence d’une ségrégation sexuée dans la société occidentale. A partir de la différenciation des jouets entre les garçons et filles dès leur plus jeune âge, elle dresse l’inventaire des autres médiateurs socioculturels alimentant la différence des sexes. L’objet livre n’échappe pas à la règle et figure même en en bonne place parmi ces derniers. Car dès sa naissance, l’enfant entend et se voit offrir de nombreuses histoires destinées à forger le contexte fantasmatique, psychologique et social de son existence.

En synthétisant différentes études anglo-saxonnes et francophones menées ces dernières années sur la littérature enfantine, Véronique Rouyer met en lumière la similitude des résultats. D’un point de vue quantitatif, une surreprésentation des personnages masculins de l’ordre de 2 contre 1 se confirme. D’un point de vue qualitatif, les personnages masculins occupent majoritairement les rôles principaux dans les récits, ce qui conduit à une représentation féminine secondaire, représentée massivement dans la sphère privée et communément associée aux tâches domestiques. Les caractéristiques des personnages féminins connotent une passivité et une dépendance là-même où les figures masculines sont représentées dans des sphères extérieures et pro-actives. La littérature opère un effet « loupe » mais aussi de « miroir déformant » mettant l’accent sur des aspects symboliques chargés de constituer par la suite les archétypes et stéréotypes qui alimenteront l’imaginaire collectif, y compris en matière de genre (essentiellement masculin) de l’addiction sexuelle.

Première étude spécifique en 2008

Dans le cadre des recherches en psychopathologie et addictologie contemporaines, il est à noter que la première étude consacrée à l’addiction sexuelle féminine est apparue pour la première fois dans la littérature scientifique en 2008 (Turner). Alors que les femmes sont de plus en plus nombreuses à venir consulter pour une addiction au sexe – clubs échangistes, cyberpornographie, masturbation compulsive – dans les cabinets de sexologie, un vide statistique autant que médiatique apparaît. Une forme d’omerta règnerait-elle sur cette réalité de femmes en souffrance ?

Alors que les hommes sont pensés comme des sujets désirants indépendants, les femmes continuent à être vues comme des objets à posséder, au mieux comme des sujets au désir modéré, attentifs au désir qu’ils peuvent susciter. (Bajos N. et Bozon M.)

L’hypersexualité en général et l’addiction sexuelle en particulier seraient-elles « toujours-déjà » l’apanage des hommes, là où les femmes se caractériseraient encore par leur propension notoire à la dépendance affective ? De la même manière, les nouvelles conceptions de la « fonction sexuelle » dans le domaine de la recherche et de la clinique en sexologie restent profondément ancrées dans un modèle traditionnel qui oppose et stigmatise bien souvent la sexualité masculine et féminine. Dans son article Fonction sexuelle masculine et sexualité féminine : permanence de représentations du genre en sexologie et en médecine sexuelle, le sexologue et directeur de recherche Alain Giami démontre comment les études médicales actuelles relatives à la « fonction sexuelle » viennent renforcer les représentations traditionnelles de la sexualité masculine et féminine. Ces dernières étant fondées sur les dichotomies des représentations sexuelles opposant la nature biologique de l’homme à la nature spirituelle et affective de la femme. Et de conclure :

Les sexologues français expriment ainsi l’opinion selon laquelle les troubles sexuels des femmes sont plus fréquemment d’origine psychologique que ceux des hommes. (Giami 2007)

Aussi, force est de constater que certains discours, dans leur vulgarisation scientifique ou grand public, conservent des relents de genre stéréotypés et véhiculent parfois des pensées peu propices à l’émancipation des mentalités sur le sujet. C’est pourquoi, briser les stéréotypes relatifs à l’addiction sexuelle pourrait engager sans conteste un remaniement sociétal fort en vue d’ouvrir la voie à de nouvelles représentations de genre.

Rompre avec les représentations clivées

La reconnaissance de l’addiction sexuelle pourrait de ce fait représenter une voie propice au déploiement d’une réflexion relative aux enjeux du désir, de la compulsion ainsi que des représentations associées à la sexualité masculine et féminine. Donner d’une part la parole aux personnes « addicts sexuels » (et aux femmes notamment) pour comprendre comment ces personnes investissent leur sexualité ; leur offrir d’autre part un espace dénué de tout jugement genré pour accueillir un discours intime, serein et libéré, représenterait à coup sûr une approche pertinente pour une remise en cause des représentations actuelles clivées.

Le nombre de femmes consultant pour une addiction sexuelle est en perpétuelle progression dans les cabinets de sexologie. L’Observatoire des addictions sexuelles lancé en 2014 par la Société française de sexologie clinique (SFSC) devrait permettre d’établir d’ici quelques mois, un premier état qualitatif et quantitatif de l’impact de l’addiction sexuelle à travers la population française. De surcroît, il est à noter que la prise en compte de la consommation pornographique des patients (internet, sexcam, phonesex, clubs spécialisés, sex shop, etc.) incarne un champ d’investigation précieux sur lequel porter un regard tant sociologique que sexologique sur les pratiques sexuelles contemporaines liées à l’addiction.

Véritable révélateur sociétal, la consommation croissante des femmes en matière de pornographie remet en cause les présupposés de genre tout en créant de nouvelles problématiques : l’essor du « mommy porn » et des sites pornographiques féminins, par exemple, relèvent-ils d’une volonté d’appropriation individuelle de leur sexualité par les femmes ou bien davantage d’une mode imposée par les médias et les lois d’un marché pornographique devenu accessible à tous, toujours plus habile dans la diversité de ses offres ?

Au carrefour de l’intime et du sociétal

La reconnaissance de l’existence de l’addiction sexuelle féminine (notamment via la cyberpornographie) entraine plusieurs réflexions théoriques. Elle vient nuancer d’une part les paradigmes liés à la sexualité des femmes et questionner d’une manière plus globale d’autre part (au-delà du genre), les évolutions en matière de pratiques sexuelles contemporaines autant que les prises en charge thérapeutiques et médicamenteuses à mettre en place auprès des patientes et patients concernés.

Pour toutes ces raisons, la prise en compte des enjeux psycho-socio-culturels de l’addiction sexuelle masculine et féminine représente un levier tangible (bien présent en pratique clinique) à partir duquel fonder de nouvelles perspectives herméneutiques en sciences sociales et sexologiques. Situé au carrefour de l’intime, du médical, du psychologique et du sociétal, le thème de l’addiction sexuelle représente une problématique transversale dont le traitement médiatique, sexologique et universitaire permettra, gageons-le, de proposer de nouveaux déterminants cliniques et sociaux propices à une diminution des inégalités ainsi qu’à une vision plus nuancée de la sexualité humaine.

Article de Magali Croset-Calisto dans le cadre du Dossier "(In)égalités de genre" de la revue suisse REISO

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