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Le Blog de Magali Croset-Calisto

Le Blog de Magali Croset-Calisto

Ecrivaine, sexologue clinicienne et psychoaddictologue. SOS Addictions, SFSC, AIUS, Académie des Sciences sexologiques. Rédactrice au Huffington Post, L'Obs, ActivMag, Mediapart. http://www.psycho-sante74.com


"Et si le polyamour était l'avenir du couple?" Interview

Publié par Le Blog de Magali Croset-Calisto, sexologue et auteure sur 30 Mars 2015, 13:41pm

Catégories : #Interview, #polyamour

polyamour

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Article de Marine Le Breton dans le Huffington Post: http://www.huffingtonpost.fr/2015/03/25/a-trois-on-y-va-polyamour-avenir-couple_n_6908058.html

 

Interview de la journaliste Marine LeBreton (Huffington Post) :

Marine Le Breton HuffPost (HP) : Quelle définition exacte donneriez-vous au polyamour ?

Magali Croset-Calisto (MC-C) : Etymologiquement, le mot « polyamour » provient du grec et du latin signifiant « amours multiples », il fut tout d’abord utilisé dans les pays anglo-saxons sous l’appellation polyamory. Le polyamour est une manière différente de vivre et de penser les relations sentimentales puisqu’il implique toujours plus de deux personnes. Ce choix de vie part de la constatation qu’une seule personne ne peut et ne doit être contrainte à combler tous les désirs et besoins d’une autre personne. Ouverture, respect et écoute de l’autre sont les maîtres mots. Le polyamour est intimement lié aussi aux notions d’honnêteté et de sincérité dans la mesure où il se construit sur la connaissance et l’acceptation de la situation pour chaque personne impliquée dans la relation. Le mensonge ne fait pas partie des usages polyamoureux.

 

HP : Pour parler de polyamour, toutes les personnes concernées doivent-elles être mise sur un pied d'égalité ? C'est-à-dire: trois personnes (ou plus) s'aiment-elles mutuellement ? Ou peut-il y avoir un couple pilier dont les deux entités peuvent tomber amoureuses d'autres personnes ? En d'autres termes, est-ce avoir un partenaire primaire ou graviter entre plusieurs relations ?

Magali Croset-Calisto (MC-C) : Il n’y a pas de règle figée, à chaque polyamoureux sa vision de de l’amour et du partage. L’essentiel étant que chacun des partenaires soit d’accord avec le contrat de départ à savoir : une souplesse vis-à-vis de l’exclusivité sexuelle et/ou affective afin de vivre au mieux (et dans le respect de l’autre) ses désirs et son épanouissement personnel. Dans ma pratique clinique en sexologie et suite aux témoignages reçus dans le cadre d’une étude en cours, j’ai rencontré de nombreux couples qui fonctionnaient en tant que relation « primaire » possédant chacun de part et d’autres des relations « secondaires » connues du conjoint mais aussi des partenaires concernés. Ces personnes assument leur statut de polyamoureux et la transparence à ce propos semble faciliter les rapports humains. J’ai pu rencontrer aussi des personnes qui ont fait volontairement le choix du célibat pour pouvoir vivre pleinement plusieurs amours à la fois dans une disponibilité et une volonté de partage maximale. Il arrive que les différents partenaires d’une personne se rencontrent et s’apprécient et décident ensuite de vivre ensemble autour de leur amour commun.

 

HP : Par rapport à la polygamie, à l'échangisme, etc., le polyamour implique une dimension de responsabilité ? Des règles ? Faut-il qu'il y ait des règles ?

MC-C : Il faut savoir que le polyamour ne relève ni de la polygamie « classique » (laquelle s’avère inégalitaire car la réciprocité et le consentement ne sont pas engagés), ni du libertinage, ni de l’aventure d’un soir. C’est un chemin de vie mûrement réfléchi et au long cours entre des partenaires aux liens affectifs et/ou intellectuels très forts. Le polyamour est une construction de vie à plusieurs, libre et assumée. Il se nourrit de réflexion, de confiance et de rapports égalitaires entre les partenaires. La présence d’un contrat de départ entre les personnes fait partie du polyamour. En pratique, le polyamour repose donc sur quelques principes prérequis :

  • Comprendre qu’il est possible d’aimer plus d’une personne à la fois (tout comme il est possible d’aimer plusieurs amis et enfants en même temps).
  • Accepter les concepts d’une relation ouverte et assumée basée sur des principes de confiance et de communication. Le partage des ressentis est essentiel.
  • Savoir que le polyamour est souvent incompris voire dénoncé par la société.
  • Etablir ses propres buts et valeurs personnelles sur lesquels fonder le pacte interrelationnel (à chaque polyamoureux un mode de fonctionnement différent, notamment en matière de sexualité).
  • Etre honnête et explicite vis-à-vis de l’ensemble des partenaires, les respecter dans leurs désirs et modes de fonctionnement.
  • Apprendre à tempérer sa jalousie.
  • Apprendre à gérer son temps. Certains partenaires ne se voient que tous les deux ou trois mois, d’autres tous les deux ou trois jours, d’autres vivent sous le même toit.

 

Contrairement à la vie de couple traditionnelle, les règles entre polyamoureux sont explicitées au début de la relation et chacun doit pouvoir y trouver sa place et son épanouissement personnel. Qu’il se fonde à partir d’un couple primordial constitué de « satellites » gravitant autour, ou encore de trio ou de quatuor revendiqué, le polyamour se joue des normes sociétales. Le seul mot d’ordre étant la qualité relationnelle et la confiance propice à l’épanouissement de chacun.

 

HP : Quels sont les plus grands obstacles au polyamour, quand on découvre qu'on veut vivre de cette façon ? La jalousie, les injonctions sociales...

MC-C : Le premier obstacle est soi-même, c’est-à-dire la part en soi de son éducation et des conditionnements reçus qui font "barrage". Ces derniers vont à l’encontre de l’émancipation amoureuse et éclairée, notamment lorsqu’ils proviennent d’une forte culture judéo-chrétienne qui place l’exclusivité sexuelle en tant que valeur suprême à ne pas enfreindre (d’où la honte, la culpabilité, l’autodépréciation qui s’ensuivent généralement et que je constate souvent lors des consultations…).

La pratique du polyamour exige aussi de savoir gérer la jalousie, ce qui n’est pas toujours facile et nécessite souvent de longs mois voire de longues années d’apprentissage. La tolérance, la bienveillance et le respect des désirs d’autrui font partie des apprentissages également.

Enfin, il faut savoir que la pression sociétale et les « injonctions sociales » pour reprendre votre formule, demeurent très fortes. Ce style de vie – qui existe pourtant depuis toujours dans la littérature et les rapports humains – n’est pas un choix facile à mener au quotidien. Il génère souvent de la suspicion et de l’incompréhension de la part de l’entourage. Cela s’explique par l’histoire du couple au fil des siècles et par la prégnance de la culture judéo-chrétienne dans notre société. Cette dernière a érigé son système de valeur sur l’exclusivité et la transgression. Le polyamour se décale de ses prérogatives pour une esthétique philosophique humaniste et responsable. Elsa Cayat, la psychanalyste de Charlie hebdo (laquelle a succombé dans les attentats de janvier), avait énoncé une pensée très intéressante à ce propos  : «  Il faut accepter le plaisir sans se cacher: La plupart des gens s'interdisent le plaisir dès qu'il est permis. Il est plus facile de prendre du plaisir dans la transgression, c'est-à-dire de voler son plaisir en se cachant derrière quelqu'un représentant l'interdit, que de s'autoriser cette ouverture, cette suspension pour profiter des moments où l'on est ensemble sans se réfugier contre quelqu'un supposé l'interdire ».

 

HP : Un foyer polyamoureux peut-il vraiment être exponentiel ? C'est ce qu'explique cette femme dans son témoignage (http://rue89.nouvelobs.com/rue69/2011/11/08/polyamoureuse-jai-deux-compagnons-et-bientot-leurs-deux-enfants-226325), avec une relation d'abord à trois qui se construit autour d'un enfant. 

MC-C : Comme je le disais en introduction, tout demeure malléable et possible dans le polyamour grâce à l’ouverture d’esprit et à la négociation qui font parties des prérequis de base. L’essentiel est que chaque partenaire réussisse à trouver son épanouissement dans la relation. Responsabilité, respect, maturité sont des mots qui reviennent fréquemment dans le discours des personnes polyamoureuses.

 

HP : J'ai appris l'existence du terme "compersion", pour définir le sentiment contraire à la jalousie. S'agit-il bien de cela ?

MC-C : « Compersion » est un terme anglais à l’étymologie latine (on retrouve la locution latine « cum » qui signifie « avec »), s’il est connu aux Etats-Unis, il reste peu usité en France pour l’instant. Même si le mot commence à être parfois galvaudé, je préfère pour ma part utiliser le terme d’« empathie », lorsqu’une personne réussit à dépasser ses propres sensations pour vivre et comprendre celles d’autrui, y compris en matière de joie et d’amour.

 

HP : Que pensez-vous de cette étude qui montre que les polyamoureux sont honnêtes, à l'écoute, plus ouverts ? http://www.slate.fr/lien/54863/polyamour-lecon-monogames A-t-on beaucoup à apprendre des polyamoureux ? Si oui, quoi ?

MC-C : La route est longue avant de réussir à construire une éthique personnelle menant à une vie non ordinaire de polyamoureux. Aussi, les polyamoureux sont indéniablement des personnes qui ont beaucoup réfléchi sur elles-mêmes, sur leurs désirs et l’articulation de ces derniers à travers la création de relations non consensuelles et ce, dans un cadre sociétal parfois hostile. Une grande maturité définit les individus qui ont choisi le polyamour comme mode de vie. En cela, ils peuvent constituer un exemple concret d’ouverture d’esprit et d’espoir tangible pour toutes les personnes qui ne se retrouvent pas dans le cadre d’une conjugalité monogame. Les polyamoureux proposent un nouveau modèle de penser et de vivre le couple et les relations humaines dans notre société occidentale.

 

HP : Qu'est-ce que le polyamour peut apporter de plus à une personne par rapport à une relation monogame ?

MC-C : Tout d’abord, il est important de rappeler que tout le monde n’est pas fait pour le polyamour. Ce mode de vie peut devenir très vite anxiogène pour les personnes de type anxieux ou insécure qui ne peuvent comprendre l’authenticité des amours plurielles. Pour celles qui peuvent s’inscrire dans ce schéma de pensée, le polyamour permet d’accéder à un épanouissement personnel partagé par plusieurs personnes. C’est une philosophie de vie éclairée qui renforce l’estime de soi et la confiance en les autres. Contrairement à la monogamie, le mensonge et l’adultère deviennent obsolètes, la réciprocité des échanges participe de la construction d’une complicité joyeuse et engagée des partenaires. La polygamie requiert des partenaires d’être actifs et responsables de leurs choix de vie car aucun pacte officiel ne vient valider ce mode de vie dans notre société. Le polyamour encourage donc à une certaine vigilance et prise de distance face aux regards parfois incrédules voire malveillants alentours. Au quotidien le polyamour se traduit par l’assurance de discussions riches et animées, par un partage des tâches, parfois des dépenses et une logistique facilité par la possibilité accrue de présences (pour la garde ou l’éducation des enfants par exemple). La joie de pouvoir vivre pleinement une liberté personnelle tout en sachant qu’elle est comprise, soutenue et partagée est un facteur clé aussi de cette philosophie de vie.

 

HP : Cette forme d'amour est-elle vraiment de plus en plus fréquente ? Ou est-ce encore très marginal ?

MC-C : De plus en plus de personnes se questionnent à propos du polyamour. Quelques écrivains comme Françoise Simpère ou récemment Robert Misrahi participent du déploiement du polyamour dans notre société. Les media relaient de plus en plus d’articles sur le sujet et au vu des témoignages recueillis, je suis convaincue que cette approche de la vie de couple va prendre davantage d’essor encore dans les années à venir. Mais si les gens en parlent, cela ne signifie pas forcément que la pratique s’intensifie véritablement pour autant. On en parle davantage, c’est tout pour l’instant. Il sera intéressant de faire un point d’ici deux ans pour évaluer la tendance…

 

HP : Est-elle l'avenir du couple selon vous ?

MC-C : Les typologies du couple sont nombreuses (une grande étude suisse a été menée l’année dernière à ce propos et le polyamour ne faisait pas partie des 5 modèles dominants répertoriés[1]). Chaque individu doit essayer de sonder ses désirs profonds pour trouver quel mode de vie correspond au mieux à ses attentes. Le polyamour a des atouts certains dans la mesure où il vient déjouer les écueils de la jalousie et de l’adultère que suggère la relation conjugale monogame. A ce propos, rappelons qu’actuellement 55% des couples « traditionnels » vivent dans l’adultère et qu’un mariage sur deux aboutit au divorce à cause bien souvent d’une infidélité. Voilà le paradoxe : le polyamour protège au final de l’infidélité !  Sur ce point, l’idée a un bel avenir devant elle, mais la pratique requiert beaucoup de travail sur soi et surtout de pouvoir rencontrer aussi des personnes sensibles à cette approche et en accord avec les prérequis précédemment énoncés.

 

HP : Que pensez-vous de cette évolution ?

MC-C : Depuis quelques années, je m’intéresse de près à cette problématique qui concerne autant les très jeunes gens (en quête de nouveautés, désirant aussi éviter les pièges du divorce connu par leurs parents) que leurs aînés qui cherchent parfois à redonner un second souffle à leur vie conjugale après vingt ou trente ans de mariage. Contrairement aux idées reçues, il faut se souvenir que le polyamour n’est pas une chose facile à mettre en pratique et que ce choix de vie repose sur des valeurs de respect, d’humanisme et de liberté. En cela il représente une ouverture intellectuelle et/ou comportementale actuelle intéressante dans une société parfois régressive envers les libertés individuelles. Les sexologues ont indéniablement un rôle à jouer dans l’information et la prise en compte de cette nouvelle tendance. Ils doivent alerter des risques et des écueils tout en accompagnant les questionnements et les décisions de leurs patients à ce propos. Plus que jamais, la « bienveillante neutralité » est de rigueur.

 

Magali Croset-Calisto
Sexologue clinicienne/ Thérapeute "TCC et dépendances"/Auteure de plusieurs ouvrages

Membre titulaire de la SFSC (Société française de sexologie clinique)
Membre de l'AIUS (Association interdisciplinaire post-universitaire de sexologie)

Membre du GREA (Groupe romand d'études des addictions)

 

[1] http://www.magalicroset-calisto.com/article-dis-moi-quel-est-ton-couple-rubrique-sexo-by-calisto-actives-magazine-mai-2014-123548026.html

"César et Rosalie" de Claude Sautet, 1972

"César et Rosalie" de Claude Sautet, 1972

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