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Publié par Le Blog de Magali Croset-Calisto, sexologue et auteure

LE MONDE CULTURE ET IDEES | 27.11.2014 à 16h14 • Mis à jour le 27.11.2014 à 18h13 |
Par Philippe Bernard (Londres, correspondant)

 

"Sa Majesté le sexe"...

Porcelaine melon articulée (Chine, vers 1900). Longueur 60 mm, largeur 48 mm.

Porcelaine melon articulée (Chine, vers 1900). Longueur 60 mm, largeur 48 mm.


On s’en doutait : depuis la reine Victoria, l’Angleterre a ­con­quis quelques libertés en matière de sexualité. «  Undress your mind  » (« Déshabillez votre ­esprit »), enjoignent ces temps-ci des affiches apposées dans tous les couloirs du métro de Londres. Elles conduisent les curieux vers l’exposition intitulée «  The Institute of Sexology. Undress Your Mind  » (« L’institut de sexologie. Déshabillez votre ­esprit »), qui vient d’ouvrir, pour un an, à la Wellcome Collection. Là, un immeuble 1930 aussi colossal que méconnu, à deux pas de la gare de Saint Pancras, abrite les collections d’objets et de documents sur le thème du corps humain amassés par Henry Wellcome, le fondateur, en 1880, d’un laboratoire pharmaceutique. Celui-ci est aujourd’hui intégré dans le géant britannique GlaxoSmithKline.

Autant dire qu’au-delà de son marketing aguicheur, cette manifestation n’est pas spécialement tournée vers la gaudriole. De fait, il est rare de voir dans un tel lieu autant de visiteurs – l’entrée est gratuite – penchés ­silencieusement et pensivement sur des vitrines et de longs cartels explicatifs. Le fascinant bric-à-brac sexuel réuni là auraitpourtant de quoi provoquer instantanément l’arrêt cardiaque chez les persécuteurs d’Oscar Wilde et autres agents de la répression d’une libre sexualité.

De l’antique poterie péruvienne représentant un squelette se masturbant jusqu’au ­« vibromasseur mécanique » en chrome et acajou du début du XXe siècle, en passant par les suggestives miniatures chinoises et ­indiennes et les sexes étrusques en terre cuite, l’universalité et la prégnance de la ­représentation de la sexualité et le culte qui lui est voué dans toutes les civilisations sont amplement illustrés.

L’extraordinaire accumulation de pièces érotiques – faïences, gravures, miniatures, machines, etc. – accumulée par Henry Wellcome, homme d’affaires, philanthrope et collectionneur, déploie ici tout son sens. Sa vie durant, le père du Wellcome Trust, fondation désormais consacrée à la recherche biomédicale, a rassemblé quelque 125 000 objets relatifs à la médecine et au corps humain, aujourd’hui exposés à la Wellcome Collection elle-même et au Science Museum de Londres. Au-delà de la médecine, les émissaires du riche industriel, envoyés sur tous les continents, ont rapporté toutes sortes d’objets chargés d’histoire : une momie péruvienne, des cheveux de roi, des lames de guillotine usagées ou une brosse à dents de Napoléon. Ces fonds hétéroclites ont déjà donné lieu dans le passé à des expositions sur des thèmes revendiqués comme « controversés, inconfortables ou tabous », tels que le cerveau dans l’art, la mort ou la science des ­rêves. La sexualité, comme on le comprend en parcourant «  The Institute of Sexology. ­Undress Your Mind  », était loin d’être exclue de l’insatiable curiosité d’Henry Wellcome.

Le clou de ce très pédagogique parcours est sans conteste l’«  accumulateur d’orgone  », sorte de cabine individuelle tapissée intérieurement de métal, imaginée par le psychanalyste Wilhelm Reich et censée procurer à son occupant une intense stimulation de sa ­libido, mais aussi guérir le cancer, grâce à l’accumulation d’«  énergie cosmique  ». L’objet fut en vogue chez certains intellectuels dans l’Amérique d’après-guerre, avant que Reich ne fût traité d’escroc, condamné et jeté en prison où il mourut. Ironie de l’histoire, les livres de ce militant du marxisme et de la révolution sexuelle, qui avait échappé au nazisme, furent brûlés dans le contexte du maccarthysme.

La conquête de la liberté sexuelle :
L’objectif affirmé par les concepteurs de cet événement n’est pas de juxtaposer des objets réputés scandaleux. Il consiste à décrire les chemins tortueux empruntés par la civilisation occidentale vers la reconnaissance du rôle central de la sexualité et de la pluralité des pratiques sexuelles. Et à mettre en scène les combats des héros de cette conquête, depuis Sigmund Freud jusqu’aux sexologues William Masters et Virginia Johnson, en passant par Alfred Kinsey, auteur des fameux rapports sur le comportement sexuel, en 1948 et 1953. Même si le contexte historique, social, culturel et religieux de leurs travaux est trop peu explicité, l’incroyable pluralisme des approches, mêlant anthropologie, sociologie, psychologie, médecine, est illustré de façon passionnante. De même que le lien entre les travaux de ces intellectuels et scientifiques, leurs engagements politiques et sociaux, et parfois les questionnements sur leur vie sexuelle.

«  Pour légitimer l’étude de la sexualité, les précurseurs ont délibérément abordé une approche sérieuse : ils ont cherché à en faire une discipline scientifique », explique Honor Beddard, conservatrice à la Wellcome Collection. Avant même que le mot « sexologie » ne soit inventé, les motivations des pionniers n’étaient pas nécessairement tournées vers une quelconque libération. Certains cherchaient à guérir ce qu’ils considéraient comme des perversions, d’autres à soigner des maladies. D’autres encore, il est vrai, luttaient pour libérer des désirs réprimés ou ­lever des tabous. Richard von Krafft-Ebing, un psychiatre autrichien du XIXe siècle, collectionne les cartes postales coquines représentant des cas de «  déviance  » tout en considérant l’activité sexuelle non reproductive comme une perversion. A l’inverse, le psychologue britannique Henry Havelock Ellis part en guerre contre l’hypocrisie en demandant à ses amis d’écrire leur vie sexuelle (qu’il transcrit ensuite avec force graphiques) et théorise l’homosexualité comme une pratique ­naturelle. Leur point commun se réduit au fait de considérer le sexe comme un objet légitime de recherche.

Recherches médicales
Les chemins empruntés n’étaient pas toujours sans risques, comme en témoigne le saccage dont fut victime le 6 mai 1933, trois mois après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, l’Institut pour les sciences sexuelles, fondé à Berlin par Magnus Hirschfeld, médecin juif et homosexuel. La bibliothèque fut incendiée et Hirschfeld, qui affirmait, sur une base de recherches médicales, que l’homosexualité était une identité sexuelle alternative et non une déviation, dut s’exiler.


Dans un tout autre contexte, la féministe britannique Marie Stopes ne se fit pas que des amies, dans l’entre-deux-guerres, en lançant sur les routes d’Angleterre une roulotte « pour le contrôle des naissances  » tirée par des chevaux et en insistant sur le plaisir sexuel féminin dans ses livres et ses conférences. « Madame, les Anglais convenables éprouvent du dégoût en découvrant les sales suggestions de [votre livre] Married Love. La satisfaction sexuelle n’est pas la seule chose qui fait que la vie vaut d’être vécue », lui écrit une lectrice ­furieuse dans une lettre exposée à la Wellcome Collection. Ayant découvert après son mariage que son époux était impuissant, Marie Stopes, botaniste à l’origine, se mit à enregistrer graphiquement les variations de sa libido et ­milita pour l’éducation sexuelle des femmes.

Alfred Kinsey, entomologiste et zoologiste à l’origine, collectionnait les insectes avant de se lancer dans les enquêtes sur les comportements sexuels des Américains. Ses travaux, largement évoqués, bouleversèrent les Etats-Unis dans l’immédiat après-guerre en révélant le fossé entre la morale puritaine en vigueur et la réalité des pratiques sexuelles. L’extraordinaire photo panoramique le montrant, en 1949, conférant devant des milliers d’auditeurs captivés dans un stade de basket-ball reconverti en amphithéâtre, donne la mesure de la révolution ­silencieuse qu’il a alors engagée.

«  Orgasmatron  »
Sur un écran défilent aussi en continu des échantillons de la collection de films de Kinsey représentant la copulation – hétéro ou ­homosexuelle – de différentes espèces d’animaux (porc-épic, chimpanzé, chien, chat, vache, etc.). C’est le seul endroit de l’exposition où l’on peut entendre des visiteurs ricaner discrètement, fascinés notamment par le sexe de l’éléphant qui semble doté d’une vie autonome. Pour d’autres raisons, on rit ­devant l’extrait du film Woody et les robots, de 1973, censé se situer en 2173. En dépit des propositions de Diane Keaton, Woody Allen ­refuse de s’enfermer dans l’«  orgasmatron  », ­réplique de l’«  accumulateur d’orgone  » de Wilhelm Reich, dont il prétend ne pas avoir besoin. Avant de se résoudre à s’y cacher pour échapper à la police sexuelle qui l’y découvre finalement, un sourire béat aux lèvres.

Avec leurs électrodes et leurs sondes, les séismographes vaginaux et autres enregistreurs d’érection utilisés par les Américains William Masters et Virginia Johnson apparaissent ­sinistres, surtout lorsqu’on se souvient qu’ils ne relèvent pas de la science-fiction. Même si ces thérapeutes américains revivent aujourd’hui à travers la série télévisée « Masters of Sex », leurs travaux accusent leur âge : un demi-siècle. L’exposition londonienne s’achève par une plongée hommage dans cette époque où s’épanouit la revendication du droit au plaisir. Comme si l’histoire de l’exploration de la sexualité s’était arrêtée avec la ­déferlante libératrice des années 1960 et 1970.

À VOIR « The Institute of Sexology. Undress Your Mind » Wellcome Collection, 183, Euston Road, Londres. Entrée gratuite. Jusqu’au 20 septembre 2015.

  Philippe Bernard (Londres, correspondant)
Correspondant au Royaume-Uni

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