Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Le Blog de Magali Croset-Calisto, sexologue et auteure

Amour et addiction sont-ils synonymes?

Article lu sur medscape.fr et relayé sur le site de l'AIUS (Association interdiscipliniare postuniversitaire de sexologie).

 

b95

"La passion amoureuse est-elle une addiction comme les autres ?"

Pour les artistes, qui ont souvent comparé l’amour à une drogue, c’est une évidence. Pour les scientifiques, cela reste à démontrer. Le sujet les intéresse depuis quelques dizaines d’années mais il faut, pour étayer scientifiquement cette thèse, en trouver une traduction dans le corps au-delà de la « symptomatologie ». Une étude présentée lors du congrès de l’ American Psychiatric Association apporte de nouveaux éléments dans ce sens, en montrant la proximité neurobiologique (en termes de neurotransmetteurs et de localisation anatomique cérébrale) entre, d’une part, ce qui relèverait de l’ « addiction amoureuse » et, d’autre part, les troubles de l’attachement et les addictions « classiques » [1]. Ce qui n’est pas sans soulever de nombreuses questions. Quelle légitimité y aurait-il à assimiler un état naturel à une pathologie (l’addiction), et à le « médicaliser » ?

C’est quoi être « accro à quelqu’un » ?

Quand est-ce que l’amour devient addictif ? Quand est-ce que l’amour passionnel peut être assimilé à une addiction comportementale ? Quels en seraient les critères ? Cela pourrait-il relever d’un diagnostic ? Autant de questions que se sont posées les investigateurs de l’étude, dont le Pr Vineeth P. John, psychiatre (University of Texas Health Science Center, Houston), durant une conférence de presse du congrès de l’APA.

Tout en se défendant de vouloir médicaliser le sentiment amoureux, le psychiatre américain estime que « les médecins devraient s’impliquer lorsque leurs patients restent dans une relation qui les met en danger ou lorsqu’ils continuent à se languir longtemps après que la relation amoureuse a pris fin ». Cela suppose de mieux définir ce qu’est l’addiction amoureuse d’un point de vue nosologique et neurobiologique, indiquent les investigateurs de l’étude.

Sans définition validée, ni critère diagnostique : l’« addiction amoureuse » est considérée comme un ensemble de comportements amoureux inadaptés et une focalisation de l’attention vers le ou les objet(s) d’amour au détriment de tout autre centre d’intérêt, indiquent-ils. Cette attitude peut s’accompagner d’autres types de dépendance (jeu, sexe, substances), ou bien être une attitude addictive en elle-même. « Ce type de comportement pourrait concerner 3% de la population, voire même 25% dans certains sous-groupes de jeunes adultes, rapporte l’édition internationale de Medscape. Certains profils étant plus « à risque », notamment ceux avec une conception immature de l’amour, une grande impulsivité, les « séducteurs narcissiques », les personnes présentant un attachement de type anxieux-ambivalent ou une dépendance affective structurelle.

Pr Michel Reynaud Interrogé par Medscape France, le Pr Michel Reynaud, chef du département de psychiatrie et d’addictologie à l’hôpital Paul Brousse, confirme : « Il est clair que cliniquement la passion a des points communs avec l’addiction aux substances : euphorie, désir incoercible et hyper créativité en présence et autour de l’objet aimé. Celui-ci devient une préoccupation primordiale, dont on ne peut imaginer se passer, et, à l’inverse, on ressent tristesse, anhédonie, voire détresse en cas de « manque » de l’être aimé. Dans l’addiction, le besoin est devenu primordial et empêche un fonctionnement du contrôle raisonnable qui serait d’éviter des comportements qui nous mettent en danger . »

Des mécanismes neurobiologiques communs avec les addictions.

Cette « symptomatologie » commune se traduit-elle sur le plan neurobiologique ?

Dans cette nouvelle étude présentée à l’APA, la photo de l’être « aimé » provoque une activation du tronc cérébral, de l’aire tegmentaire ventrale droite et des régions du noyau caudé, des aires connues pour être impliquées dans la récompense, la mémoire, les fonctions d’apprentissage et l’abus de substances, confirmant ainsi les travaux antérieurs de l’anthropologue Helen Fischer qui s’est beaucoup intéressée à ce sujet. Comme on sait, de plus, que l’addiction et les troubles de l’attachement partagent des circuits neuronaux communs, de l’aire tegmentaire ventrale droite au noyau accumbens, « ce que nous recherchons semble être de l’ordre d’un trouble de l’attachement » affirment les chercheurs.

Enfin, d’un point de vue biochimique, les chercheurs rapportent l’implication de 4 neuromédiateurs ou « molécules de l’amour » dans le comportement addictif amoureux, à savoir la dopamine (qui stimule le désir et facilite la répétition de comportements amoureux), l’ocytocine (impliquée dans l’attachement et la mise en couple), l’hormone opioïdes (qui active les sensations de plaisir) et la vasopressine (comportements de protection). On notera que toutes ont précédemment été décrites dans d’autres types d’addiction, notamment aux drogues.

Et pour cause : « quand on aime, on produit des substances euphorisantes qui activent le circuit naturel du plaisir et quand on est " accro ", le manque est alors vécu comme insupportable et la passion se transforme en addiction, explique le Pr Reynaud. La gestion du plaisir et des émotions est inscrite en chacun de nous. Elle est très archaïque car nécessaire à la reproduction de l’espèce. On sait que les drogues viennent se greffer sur des circuits qui existent naturellement dans le cerveau comme des leurres pharmacologiques, qui prennent la place des ligands naturels sur les voies dopaminergiques. La route neuronale est donc tracée et les drogues n’ont qu’à la détourner » ajoute le Pr Reynaud.
 


Faut-il médicaliser l’addiction amoureuse ?

Bien sûr, la question que soulèvent de telles études est celle de savoir si l’on est devant une pathologie causant une vraie souffrance nécessitant une prise en charge médicamenteuse ou devant une nouvelle tentative de « disease mongering », à savoir une maladie inventée de toute pièce favorisant une médicalisation à outrance d’un état somme toute « naturel » ?

Les auteurs américains de l’étude évoquent l’intérêt de la thérapie cognitivo-comportementale ou les groupes de paroles type « Dépendants affectifs et sexuels anonymes » mais suggèrent aussi l’ajout d’antidépresseurs et/ou d’inhibiteurs de la recapture de la sérotonine pour traiter les pensées obsessionnelles liées au partenaire amoureux, des stabilisateurs de l’humeur, des antipsychotiques, la naltrexone ou la buprenorphine pour prendre en charge la recherche compulsive de partenaires amoureux, et l’ocytocine ou la vasopressine pour les troubles de l’attachement. Pour le Dr John, « il pourrait être envisageable d’utiliser des traitements médicamenteux pour ce type de comportement, sur la bases des données neurobiologiques. » Tout en ajoutant que le concept est futuriste et qu’il ne s’agit pas de médicaliser les sentiments humains mais de prendre en charge les comportements destructeurs et sources d’un stress psychologique intense.»

Le Pr Reynaud considère de son côté que, si l’addiction amoureuse répond aux critères retenus dans le DSM-V pour les dépendances – bien qu’elle n’en fasse pas partie –, « il n’est pas question de la réduire à une addiction (ce serait tomber dans un modèle exagérément simplificateur) et de « médicaliser » le sentiment le plus universel. Le modèle de l’addiction s’applique mieux à des comportements « simples » comme l’alimentation, le sport, le sexe, et éventuellement le jeu ou les achats. La passion, quant à elle, reste un comportement complexe - qui peut être très perturbé - mais qui est, avant tout, très lié à l’histoire de l’individu, au partenaire, au contexte social. Sa prise en charge relève de la psychiatrie et des psychothérapies ». Les groupes de soutien type « Dépendants affectifs et sexuels anonymes » sont très utiles. « On remarque néanmoins que la majorité des hommes y viennent pour une dépendance sexuelle et les femmes pour une dépendance affective », note le psychiatre.

Le sujet a fait l’objet d’un article sur Medscape.com

Le Pr Michel Reynaud est l’auteur, avec Catherine Siguret, de « L'amour est une drogue douce... en général », éditions Robert Lafont.


Références:

  1. APA. New Research Press Briefing: Nosology, Neurobiology and Treatment of Love Addiction. 3 mai 2014.
  2. Reynaud, M. L’addiction amoureuse existe –t-elle ? Annales médico-psychologiques (2010).
Quand la passion amoureuse devient addiction

Commenter cet article